Veille hebdo Covid - OMS, isolement, vaccin : les derniers doutes dans la gestion de la pandémie

Par Chiara ALEXANDRE

Directeur de publication : Thomas MESZAROS

Responsables pédagogiques : Jean-Luc LAUTIER & Antoine CRÉTIEN


Selon le dernier bilan de l’Agence France Presse [1], le 17 septembre 2020, le Covid-19 aurait fait plus de 941 000 morts et presque 30 millions de cas auraient été diagnostiqués dans le monde depuis fin décembre 2019.

I. L’implication de l’Organisation mondiale de la santé dans la crise du Covid-19

Cette semaine, l’OMS s’inquiète du niveau « alarmant » de transmission du Covid en Europe. Hans Kluge, le directeur de la branche Europe de l’OMS déclarait que le nombre de nouveaux cas sur le continent est désormais supérieur à ceux enregistrés en mars et avril. Cette reprise épidémique intervient au moment où de nombreux pays européens, dont le Royaume-Uni, l’Irlande ou encore la France, ont pris la décision de réduire la période d’isolement des personnes ayant été en contact avec une personne contaminée à sept ou dix jours. Ces décisions ne sont pas jugées vigilantes par l’OMS qui continue de conseiller une période d’isolement de quatorze jours pour toute personne ayant été en contact avec une personne diagnostiquée positive au Covid-19.

L’OMS a eu et a une position cruciale dans la lutte contre la pandémie de Covid. Elle semble aujourd’hui être remise en cause dans sa position au sein du dispositif mondial de gestion de la crise. Accusée d’avoir été trop lente pour réagir, l’OMS semble aujourd’hui être au cœur d’une crise du fonctionnement de l’ordre international et être victime des faibles marges de manœuvre laissées par les Etats dans la gestion de la crise sanitaire. François Godement, dans un entretien pour Arte [2], explique que dans son histoire, le rôle de l’OMS a souvent été controversé et qu’elle se heurte régulièrement à la volonté des Etats. L’historien explique que l’image de l’OMS s’est écornée suite à l'absence de critiques du directeur général de l’OMS aux déclarations des autorités chinoises engendrant les retards cumulés dans la gestion de la crise du coronavirus.

Suite à cela, Donald Trump avait, en juillet, lancé la procédure de retrait des États-Unis de l’organisation après avoir suspendu sa participation financière en avril.

« Lorsque des épidémies surgissent, (l’OMS) est régulièrement sujette à controverse, car son rôle, ses réussites et ses échecs sont alors examinés à la loupe et servent parfois de bouc émissaire. » François Godement, Institut Montaigne [3].

Le doute au commencement de l’épidémie pourrait permettre d’expliquer les périodes de flottement de l’OMS. De décembre à février, l’organisation a maintenu l’incertitude quant à une possible « transmission interhumaine ». De plus, l'organisation a attendu le 11 mars avant de déclarer une pandémie, date à laquelle 118 000 cas avaient déjà été signalés dans le monde. De plus, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus se livrera à des éloges sur la « transparence » et la réponse « sans précédent » des autorités chinoises. Cette situation peut s’expliquer par la volonté d’obtenir le droit à une mission d’enquête dans la région du Hubei. Ainsi, comme l’affirme Suerie Moon, codirectrice du Centre de santé globale de l’Institut de hautes études internationales et du développement, à cette époque, l’OMS devait « s’assurer que le canal restait ouvert avec la Chine car les premières semaines étaient capitales pour recueillir de l’information permettant de mieux connaître le virus. » En effet, l’OMS ne possède pas de pouvoir de coercition sur les Etats refusant de coopérer. Dans le contexte d’une crise, le seul moyen d’alerte de l’OMS sont des déclarations officielles des Etats membres. A l’issue de la crise du SRAS en 2003, les membres avaient réussi à s’entendre pour actualiser le Règlement sanitaire international. Depuis, il donne à l’OMS une position de coordinateur international en cas d’épidémie, mais l’organisation n’a pas été dotée d’un pouvoir de sanction.

« C’est comme un chef d’orchestre à qui on reprocherait de mal diriger alors qu’on ne lui a pas donné de baguette », Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale.

Des questionnements quant à l’avenir de l’organisation subsistent [4] :

  • Quel devrait être le rôle de l’OMS dans la gestion d’une crise sanitaire par rapport aux Etats-Nations ?Même sans pouvoir de sanction, les déclarations de l’organisation ont un effet d’entraînement sur les Etats pour justifier leurs actions sur la base de ces directives [5]. La responsabilité de l’OMS pourrait être soulevée sur la période allant de décembre à février 2020. En effet, au cours de cette période, l’organisation n’a pas semblé questionner les sources officielles sur lesquelles elle s’appuyait et a échoué dans sa mission d’information. Les performances de l'OMS ont pu être entravées par une insuffisante communication de la part de la Chine.

  • Quels sont les éléments pouvant être amélioré dans le fonctionnement de l’OMS ? La pandémie a permis de mettre en exergue des dysfonctionnements au cœur de l’organisation. La mise en place d’un « dispositif d’alerte précoce » accompagné d’un collège indépendant d’expert pourrait développer une plus grande vigilance vis-à-vis des signaux faibles en période de pré-crise. Ce collège d’expert a été évoqué lors de la Soixante-Treizième Assemblée mondiale de la Santé en mai dernier. Il pourrait s’affranchir des contraintes politiques en temps de crise. Toutefois, ce modèle de fonctionnement supranational devrait nécessairement conserver un mode d’action clair avec une circulation et une confrontation sans ambiguïté des informations.

II. Étude de la communication des dernières mesures sanitaires par le gouvernement français

Cette semaine, environ 10 000 cas positifs sont déclarés chaque jour [6]. Selon le point épidémiologique hebdomadaire de Santé publique France [7], les différents indicateurs, permettant le suivi de l’épidémie, augmentent et « les premières augmentations des nombres de décès pour Covid-19 sont des signaux d'alerte majeurs ».

Source : Santé publique France / Copyright : Santé publique France / Utilisation non commerciale

Lien de l’infographie : COVID-19 : point épidémiologique du 17 septembre 2020

A l’heure où la dynamique épidémique s’accélère, représentant une menace sérieuse pour certaines régions, se pose la question des nouvelles mesures à prendre. Une tribune du journal LeMonde démontre que des mesures déjà mises en œuvre comme les limitations de rassemblements massifs, le port du masque en lieu clos, le lavage des mains et la stratégie test-isolement-traçage sont efficaces, raisonnables et indispensables. Elles ont ainsi retardé dans le temps la reprise de l’épidémie et limité les contaminations des personnes à risque. Mais d’autres décisions, comme l’obligation du port du masque en extérieur, restent discutables scientifiquement. Elles risquent de générer le doute et de limiter l’adhésion d’une partie de la population aux recommandations sanitaires en général, y compris celles indiscutables.

Jeudi, Olivier Véran a annoncé la prise de mesures complémentaires dans les villes de Nice et de Lyon. À Nice, par exemple, les rassemblements de plus de 10 personnes dans les parcs, jardins et plages seront désormais interdits et les débits de boisson seront fermés entre 00h30 et 6h du matin. Le nombre de cas de Covid en France grimpe donc inexorablement et les mesures restrictives se multiplient tandis qu’une association de victimes du Covid-19 estime que le gouvernement continue de « naviguer à vue » face à l’épidémie. Une plainte contre Jean Castex a ainsi été déposée devant la Cour de justice de la République (CJR). Depuis le début de l’épidémie en France, la CJR a déjà reçu au moins 90 plaintes contre des ministres. Certains Français estiment ainsi que depuis l’arrivée de Jean Castex, « aucune stratégie de lutte contre l’épidémie » n’a été mise en œuvre et dénoncent la stratégie de communication du nouveau gouvernement. Dans le cadre d’une analyse stratégique de la crise, il convient donc d’étudier la stratégie de communication des dirigeants puisque « toute crise est crise de l’information » selon Patrick Lagadec. La communication doit en principe être prévue en amont d’une crise et doit faire l’objet d’une procédure établie afin de traiter et de transmettre correctement l’information. Il faut établir une procédure de traitement de l’information, permettant d’identifier des priorités, des circuits efficaces de communication interne, une analyse critique sur l’information traitée afin d’éviter les « mauvaises perceptions » expliquées par Robert Jervis [8]. Il est essentiel de « communiquer l’information disponible, de façon rapide et ‘transparente’, en ne cachant pas l’incertitude » [9]. En temps de crise il est essentiel que les informations divulguées soient claires, sans ambiguïté et adaptées au public visé. Il est nécessaire de reconnaître les faits et la gravité de la situation. Or, l’intervention de Jean Castex le 11 septembre a vivement été critiquée pour son « effet d’annonce » et son manque de clarté sur la situation. Dans une tribune publiée dans Le Parisien, des universitaires et médecins critiquent la « communication anxiogène » du gouvernement et la « gestion par la peur » de la pandémie. Cette tribune estime que la communication gouvernementale vacille entre responsabilisation éclairée » et « culpabilisation moralisatrice », « éducation citoyenne » et « infantilisation ». La question se pose ainsi de savoir si la stratégie de communication de crise française « infantilise » la population en réponse aux manifestations anti-masque par exemple, ou s’il s’agit simplement d’une erreur de stratégie.

III. La promesse d’un vaccin contre le Covid-19


Source : The New York Times / Copyright : The New York Times / Utilisation non commerciale

Lien de l’infographie : Coronavirus Vaccine Tracker

Depuis le début de la pandémie et en l’absence d’un traitement sûr, le développement d’un vaccin semble représenter le seul espoir d’atteindre une immunité fiable cassant la chaîne de contamination. Tandis que Donald Trump annonce qu’un vaccin pourrait être disponible d’ici trois à quatre semaines, le vaccin russe est soupçonné de fraude. Aux États-Unis, les annonces du Président Trump laisse craindre une certaine précipitation allant à l’encontre de la communauté scientifique. Robert R. Redfield, le directeur du Centers for Disease Control and Prevention a par exemple déclaré qu’un potentiel vaccin ne semble pas pouvoir être commercialisé avant le second semestre 2021. Joe Biden, son opposant politique, juge ainsi Donald Trump « disqualifié » pour gérer la crise sanitaire.

De nombreuses questions restent donc en suspens et plus de 30 vaccins potentiels sont actuellement testés sur des humains à travers le monde, dans l'espoir de mettre, enfin, fin à la pandémie. Stéphane Paul, membre du comité vaccin Covid-19 français, explique que les neufs candidats vaccins en évaluation de phase 3 pourraient offrir leurs premiers résultats d’efficacité au mois de novembre. Si ces données sont satisfaisantes, elles pourraient permettre un « enregistrement accéléré » de ces vaccins, pour une « utilisation d'urgence » à destination de certaines populations en première ligne face au Covid-19.

Outre la question du développement du vaccin, les précommandes des Etats dans la course au vaccin pose problème à l’échelle mondiale. Malgré l’initiative ACT Accelerator de l’OMS et de ses partenaires, visant à développer une collaboration mondiale pour accélérer le développement, la production et l'accès équitable aux nouveaux diagnostics, thérapies et vaccins contre le Covid-19, un groupe de pays riches, représentant 13% de la population mondiale, a préacheté plus de 51% des futures doses. En effet, un rapport d’Oxfam International [10] démontre la difficulté qu’aura une partie de la population mondiale à trouver des vaccins lors de leur commercialisation. Les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Union européenne ou encore le Japon ont signé de multiples contrats garantissant en avance la production et la livraison de doses si les essais cliniques se révélaient concluants. Selon le journal LeMonde et les études de l’AFP, les États-Unis auraient réservé un total de 800 millions de doses auprès de six fabricants pour 330 millions d’habitants, et l’Union européenne a au moins acheté 1,5 milliard de doses pour 450 millions d’habitants. Ce type de « nationalisme vaccinal » a pourtant été dénoncé à de multiples reprises.

« Face à la crise que connaît le monde, certains choisissent le repli sur soi (…). Trouver un vaccin ne suffit pas. Nous devons veiller à ce que les citoyens européens et ceux du monde entier y aient accès (…). Aucun d’entre nous ne sera en sécurité tant que nous ne serons pas tous en sécurité. » Ursula von der Leyen, discours devant les députés européens réunis en session plénière à Bruxelles, mercredi 16 septembre.


[1] AFP Interactive, « Covid-19 : Évolution du nombre de cas et décès », mis à jour quotidiennement, (en ligne). Disponible sur : https://interactive.afp.com/graphics/Covid-19-Evolution-du-nombre-de-cas-et-deces_601/

[2] Arte, « La faiblesse de l’OMS a créé les conditions de la crise », juillet 2020, (en ligne). Disponible sur : https://www.arte.tv/fr/videos/098652-000-A/la-faiblesse-de-l-oms-a-cree-les-conditions-de-la-crise/

[3] Institut Montaigne, François Godement, « L’OMS, la pandémie et l’influence chinoise : un premier bilan », 24 mars 2020, (en ligne). Disponible sur : https://www.institutmontaigne.org/blog/loms-la-pandemie-et-linfluence-chinoise-un-premier-bilan

[4] Arte, « Quand l'OMS a plongé dans la crise », juillet 2020, (en ligne). Disponible sur : https://www.arte.tv/fr/videos/098651-000-A/quand-l-oms-a-plonge-dans-la-crise/

[5] Institut Montaigne, François Godement, « L’OMS, la pandémie et l’influence chinoise : un premier bilan », 24 mars 2020, op.cit.

[6] Santé publique France « COVID-19 : bilan et chiffres clés en France », mis à jour quotidiennement, (en ligne). Disponible sur : https://www.santepubliquefrance.fr/dossiers/coronavirus-covid-19/coronavirus-chiffres-cles-et-evolution-de-la-covid-19-en-france-et-dans-le-monde

[7] Santé publique France « COVID-19 : point épidémiologique du 17 septembre 2020 », 17 septembre 2020, (en ligne). Disponible sur : https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/infection-a-coronavirus/documents/bulletin-national/covid-19-point-epidemiologique-du-17-septembre-2020

[8] MESZAROS, Thomas, et DE COLIGNY Amaury. « Perceptions, décisions et rationalité dans la gestion des crises Éléments de réflexion sur la rationalité interprétative dans le cas de l’affaire Merah », Stratégique, vol. 110, no. 3, 2015, pp. 139-151.

[9] LAGADEC Patrick, « Covid-19, Principes-guides pour temps de ruptures » publié le 29 février 2020, (en ligne). Disponible sur :https://www.linkedin.com/pulse/covid-19-principes-guides-pour-temps-de-ruptures-patrick-lagadec/

[10] OXFAM International, « Small group of rich nations have bought up more than half the future supply of leading COVID-19 vaccine contenders » 17 septembre 2020, (en ligne). Disponible sur : https://www.oxfam.org/en/press-releases/small-group-rich-nations-have-bought-more-half-future-supply-leading-covid-19

Institut d’Études des Crises et de l’Intelligence Économique et Stratégique

Université Jean Moulin Lyon 3 - CLESID

15 Quai Claude Bernard, 69007 Lyon

crisesinstitut@gmail.com

©2020 par Institut d’Études des Crises et de l’Intelligence Économique et Stratégique.

Institut de recherche à but non lucratif

N°RNA W691090048 - n° de parution 20160011