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Conférence : « Terrorisme : quelles menaces et quels enjeux après la chute du califat ? »

Dernière mise à jour : 7 mai 2020

Par Armelle MOULARD

Le Centre d’analyse du terrorisme [1] (CAT) est un centre de recherche formant une capacité unique de recherche sur le terrorisme et les stratégies de réponse, notamment l’analyse opérationnelle, le financement et l’implantation des activités terroristes ; informant le public sur la menace terroriste ; développant une force de proposition à l’égard des pouvoirs publics et des institutions européennes.


Le Counter extremism project [2] (CEP) est une organisation internationale créée pour lutte contre la menace des idéologies extrémistes. Il révèle et dénonce d’éventuels soutiens financiers, contribue à l’émergence ou à la construction de contre-discours, fait pression sur les décideurs politiques afin de peser et améliorer la législation dans la lutte contre les extrêmes.

Le jeudi 7 novembre 2019 s’est tenue à École Militaire, Paris, une conférence internationale organisée par le Centre d’analyse du terrorisme (CAT) et le Counter extremism project (CEP), consacrée au terrorisme. Le thème « Quelles menaces et quels enjeux après la chute du califat ? » a animé les débats durant les trois tables rondes : l’état des lieux de la menace terroriste et l’avenir de la mouvance djihadiste, l’extrémisme en ligne et la radicalisation ainsi que la justice face au terrorisme. La conférence a réuni de nombreux praticiens et experts français, européens et américains de renom, qui pour certains s’expriment rarement. 


Contexte


La disparition du califat territorial avec la chute du dernier bastion de l’Etat islamique (EI) à Baghouz, au sud-est de la Syrie (proche de la frontière irakienne), le 23 mars 2019, « n’a pas pour autant sonné le glas de la menace terroriste [3] ». La mort du chef de l’organisation, Abou Bakr Al-Baghdadi, le 26 octobre 2019 n’aura pas pour corollaire la diminution de l’intensité de la menace étant donné que la matrice idéologique demeure prégnante. « L’organisation Etat Islamique a anticipé la fin du califat pour retourner à la clandestinité et à l’insurrection [4] ». Le groupe a mué en un mouvement djihadiste global, bénéficiant d’une myriade de filiales aussi bien dans la péninsule arabique qu’en Asie du sud-est.


Le territoire situé entre la Syrie et l’Irak formait pour la plupart des djihadistes un des principaux attraits du proto-Etat. La hijra (émigration en terre d’Islam), pour rejoindre le dâr-al-ilsam (terre de paix) a été remise à jour par certains prédicateurs salafistes djihadistes. Cette terre constituait la promesse de vivre entre croyants sous la charia. Ainsi, près de 40.000 personnes ont rejoint le front irako-syrien, provenant de plus d’une centaine de pays.


Les rangs des combattants en zone irako-syrienne se sont gonflés notamment grâce à la radicalisation en ligne. Le cyberespace demeure en effet le lieu privilégié pour le jihad 2.0 : c’est-à-dire de la propagande à la diffusion de tutoriels pour fabriquer une bombe dans sa cuisine. Il fait l’objet d’une attention particulière de la part du Counter extremism project (CEP). En d’autres termes, outre le fait de pouvoir donner des conseils logistiques à des partisans et de pouvoir planifier des attaques, les différents canaux de diffusion permettent également aux djihadistes de recruter et d’inciter à rejoindre les terres du « Cham ».


Depuis la mise en place du protocole Cazeneuve en 2014, une procédure de rapatriement des djihadistes et de leurs familles est mise en place afin de limiter les retours par leurs propres moyens sur le sol européen, et permettent de les judiciariser directement. En effet, le groupe Etat Islamique a perdu progressivement le territoire qu’il contrôlait – provoquant de facto la désertion de ses combattants voire leur capture par les milices kurdes. Aujourd’hui, les kurdes qui détiennent de nombreux combattants étrangers et leurs familles, appellent les pays européens à prendre leur responsabilité en rapatriant leurs ressortissants.  De nouveaux défis sont donc à relever pour la France comme pour les autres Etats membres de l’Union européenne.

La Conférence a permis de faire un état des lieux de la menace terroriste (1ère table ronde, ½) et de dresser l’avenir de la mouvance djihadiste (1ère table ronde, 2/2).


Au cours de la journée, le thème de l’extrémisme en ligne et de la radicalisation ont été approfondis, permettant de mieux cerner les actions et les propositions qui sont faites en la matière d’un point de vue national et international (2ème table ronde).


Enfin, en écho avec l’actualité des « revenants », qui n’est pas si récente au regard du protocole Cazeneuve négocié en 2014, la table ronde sur la justice face au terrorisme a permis un éclairage sur la judiciarisation des djihadistes, soulignant le fait que les Etats doivent réajuster leur arsenal juridique et répressif en matière de lutte antiterroriste (3ème table ronde).


Présentation de l’évènement


Jean-Charles Brisard (Président du Centre d’Analyse du Terrorisme) & Mark Wallace (Président du Counter Extremism Project)


La conférence s’est tenue au moment où le califat territorial n’existe plus et dans le contexte suivant la mort d’Al-Baghdadi. Depuis, l’Etat Islamique s’est délocalisé et donc sa capacité opérationnelle s’est déplacée.


Par ailleurs, la menace est devenue principalement endogène : les liens existants entre les individus sur zone et ceux présents dans nos pays ne sont, la plupart du temps, plus que virtuels. Une bataille sur le territoire physique doit être conjuguée avec celle du cyberespace, afin de défaire le califat.


Sur les théâtres d’opération, il y a un risque de dispersion des djihadistes lié à l’instabilité géopolitique de la zone. Déjà cent djihadistes sont parvenus à s’échapper alors qu’ils étaient en détention.


Aucune position commune n’existe quant au suivi de ces individus.  La récente offensive turque dans la région du Kurdistan ne laisse présager la possibilité de les juger sur zone.


Trois catégories d’individus sont problématiques de nos jours : les radicalisés, ceux n’ayant pas réussi à rejoindre les terres de jihad et les sortants de prison. Autant de points sur lesquels des réflexions doivent être menées afin de proposer des solutions efficaces, réalisables et durables.


Quelques données à retenir


La plateforme de l’UCLAT a reçu 72.000 appels et signalements, parmi lesquels 6.000 concernent des personnes radicalisées violentes voire terroristes avérés. En France, 21.000 personnes sont signalées, en tant qu’identifiées à différents stades de radicalisation ; 9.000 sont suivies.


L’Etat Islamique a attiré plus de 30.000 personnes de plus de 100 pays différents, notamment grâce aux réseaux sociaux. Environ 5500 départs de citoyens ou de résidents européens vers la zone irako-syrienne ont été comptabilisés, auxquels s’ajoutent 7.000 départs depuis l’Afrique du Nord. Précisément, 1300 majeurs français ont rejoint des organisations terroristes dans la région. L’UCLAT dénombre entre 450 et 600 enfants français qui seraient actuellement en Irak et en Syrie.


Les Kurdes détiendraient environ 2000 djihadistes, et 11000 femmes et enfants étrangers, dont 60 hommes, 100 femmes et 250 enfants français. Pas moins de 100 djihadistes sont parvenus à s’échapper alors qu’ils étaient en détention.


Concernant l’Europe, il est fait état d’environ 1600 revenants, 1400 morts et environ 2500 disparus. Dans le cas de la France, 290 individus sont d’ores et déjà revenus sur le territoire national français et poursuivis auxquels s’ajoutent 131 enfants dont 125 reviennent de la zone syro-irakienne, les autres venant du Yémen ou d’Afghanistan. Près de 450 individus seraient décédés, dont 325 décès certains ont été recensés.


Les tribunaux français ont jugé 477 personnes au cours de 188 procès depuis 2014 :10 en assises, 164 en correctionnel et 14 au tribunal pour enfants. Selon le Ministère de la Justice, 76% des 283 adultes français ou résidents français « revenants » ont été judiciarisés. Sur 121 individus condamnés par les tribunaux français, 113 hommes et 8 femmes pour une moyenne de peine de sept ans d’emprisonnement. La peine moyenne infligée est de 6 ans et 8 mois d’emprisonnement. En France, 1/3 des condamnés pour des faits de terrorisme seront libérables d’ici 2020 et 75% d’ici 2022.


Depuis la chute de Baghouz, plus de 400 attentats ont été revendiqués par l’EI au nord-est de la Syrie, soit environ 84 attaques par mois selon BBC.

Etat de la menace terroriste


Amin Boutaghane (Chef de l’Unité de Coordination de la Lutte Anti-terroriste, UCLAT), Gilles de Kerchove (Coordinateur européen de la lutte contre le terrorisme), Manuel Navarrete (directeur du Centre européen de lutte contre le terrorisme ECTC, Europol), Hans-Jakob Schindler (Ancien coordinateur de l’équipe d’appui analytique et de surveillance du comité des sanctions contre al-Qaïda et l’EI de l’ONU)


Tout d’abord, le terrorisme n’est pas un phénomène récent [5]. L’affaire Merah en 2012 symbolise une reconfiguration de la menace terroriste. Celle-ci est à la fois est transversale et endogène.


Parallèlement, les services de l’Etat français se recomposent de manière à s’adapter à l’évolution de cette menace mouvante. L’UCLAT est créée en 2014 afin de réceptionner les signalements et appels concernant des comportements suspects, violents ou à risques.