Situation mondiale, premières analyses des gestions nationales de crise & renouveau souverainiste

Mis à jour : juin 17

Directeur de publication : Thomas MESZAROS

Responsables pédagogiques : Jean-Luc LAUTIER & Antoine CRÉTIEN



I. Tour du monde de la situation

Depuis le début du mois de juin la situation sanitaire s’améliore nettement en Europe. Toutefois, la crise s’aggrave dans le monde et, lundi 8 juin, la pandémie a causé « plus de 136 000 nouveaux cas » selon l’OMS. De plus, l’Organisation affirme que dans les pays où la situation s’améliore « la plus grande menace est désormais le laisser-aller ». Les mesures sanitaires et de distanciation sociale restent donc toujours d’actualité.


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A. Synthèse Afrique

Un temps préservé par la pandémie de Covid-19, le continent africain est désormais de plus en plus touché par l’épidémie. Or la pandémie s’installe ici dans une région où les pays « se caractérisent par des trajectoires singulières en termes de politiques et de développement économique » comme l’affirme un éditorial de l’IFRI [1] qui pointe                « l’enchevêtrement des crises ».


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Les 54 pays du continent sont donc désormais touchés par la pandémie. Bien qu’il soit moins impacté que le reste du monde, le continent africain doit faire face à une situation sanitaire qui se dégrade. Au 12 juin, le CDC Africa recensait 216 446 cas, 5 756 et 97 068 guérisons sur le continent. Toutefois, il convient de souligner que ces bilans semblent pour beaucoup sous-estimés ; des études plus approfondies seront ainsi nécessaires afin de préciser ces bilans. Dans la région, de nombreuses crises se superposent, rendant leur gestion de plus en plus complexe. Car si les États du monde entier font face à des enjeux sanitaires, politiques et socio-économiques dues à la pandémie, en Afrique, ce sont les enjeux sécuritaires qui rendent d’autant plus difficile la gestion de la crise sanitaire. Le continent africain se trouve confronté à une convergence de crises mêlant situation sanitaire, surendettement et état d’urgence sécuritaire.


Dans un entretien avec Christian Pout, Président du think tank CÉIDÉS, l’IRIS [2] a mis en évidence la difficile prévention de l’extrémisme violent en période de crise sanitaire. Depuis quelques années, l’Afrique est redevenue le théâtre d’actes de violence et de terrorisme, or cette problématique, depuis le début de l’année 2020, est passée au second plan. Cependant, la gestion de la pandémie a mis en exergue les inégalités et les tensions sous-jacentes engendrant de nouvelles frustrations à l’origine du développement de l’extrémisme violent de la région. La pandémie semble ainsi avoir donné de nouveaux fondements aux activités des groupes extrémistes malgré le             « Cessez-le-feu mondial » lancé par le Secrétaire général des Nations unies en Mars 2020. En effet, le projet ACLÉD démontre que « les victimes d’actions liées au terrorisme ont été de 1 167 en avril 2020, soit 59 % en plus par rapport à la même période en 2019 ». Les groupes armés terroristes ont donc profité de la focalisation inédite des États sur la lutte contre la propagation du Covid-19 pour intensifier leurs activités. Les États africains ne peuvent toutefois pas se permettre de délaisser la question sécuritaire et des estimations du mois d’avril 2020 indiquent d’ailleurs que « le terrorisme en Afrique avait fait deux fois plus de victimes que le Covid-19 ». Un équilibre doit ainsi être recherché entre impératif de sécurité et impératif sanitaire.


Enfin, une grande partie des gouvernements d’Afrique de l’Est font face à une « triple menace » inédite, comme le titre The Independent. A l’épidémie qui se propage sur le continent s’ajoutent des inondations dans la région des Grands Lacs et de la Corne de l’Afrique, causant le déplacement de dizaines de milliers de personnes, situation à laquelle se surajoute une crise agricole, et une probable deuxième vague d’invasion des criquets pèlerins.

B. En  France : sortie de crise et premiers retours d’expérience

Le gouvernement a annoncé qu’il ne prolongera pas l'état d'urgence sanitaire au-delà du 10 juillet alors même que celui-ci devenait de plus en plus contesté, surtout depuis que l’épidémie est en net recul. En effet, les limitations à l’exercice des libertés fondamentales apparaissent parfois comme disproportionnée, aux vues de la situation sanitaire qui s’améliore.


Les pouvoirs publics continuent d’exhorter la population à la prudence, et dans le même temps commencent à revendiquer leur victoire sur le virus. Or cette communication est ternie par l’ouverture d’une première enquête pour « homicides involontaires » et « mise en danger de la vie d'autrui », après le dépôt de plusieurs plaintes visant les pouvoirs publics. Aussi, l’hypothèse d’un taux de reproduction variable entre individus inquiète sur la possibilité à court terme de se débarrasser complètement du virus. L’actualité politique normale reprend son court : le débat en cours sur les violences policières ainsi que la volonté du pouvoir de ne pas renoncer à la réforme des retraites laissent présager des semaines de contestation et de mobilisation.

Au niveau international, la gestion de la crise par la France est une réussite, mais des questions persistent. Le 5 juin, le New York Times titrait Macron Beat Back the Coronavirus. France Is Not Impressed. En effet, le gouvernement d’Emmanuel Macron peut aujourd’hui affirmer avoir pris les mesures nécessaires pour vaincre le virus, empêché un licenciement de masse, soutenu les salaires et même avoir limité le nombre de contaminations par rapport aux autres pays européens. Pourtant, la population française exige « mieux ». Olivier Galland [3], directeur de recherche au CNRS confirme cela : « le déconfinement se passe bien. Mais les français ne semblent pas satisfaits. » En effet, de nombreux sondages démontrent l’insatisfaction des Français concernant la gestion de la crise par le gouvernement. Frédéric Keck, anthropologue et expert en biosécurité résume la situation en France en affirmant que « le mécontentement français est le reflet d’une demande excessive de sécurité ».


Au niveau national, mercredi 3 juin, l’Assemblée nationale a installé une commission d’enquête sur la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement. La commission devrait commencer ses travaux mi-juin pour une durée de six mois pendant lesquels elle aura des pouvoirs d’investigation élargis par rapport à la mission d’information en cours depuis avril. La commission pourra ainsi prononcer des convocations obligatoires sous peines de sanction pénales et les résultats pourront avoir des conséquences judiciaires. Cette initiative vise à porter un regard indépendant, transparent et collégial sur la gestion de la crise. Le Sénat a aussi prévu sa commission d'enquête qui sera mise en place à la fin du mois de juin. Ces enquêtes permettront également d’établir un retour d’expérience complet. Il sera intéressant d’analyser les résultats de ces enquêtes pouvant établir la chaîne de responsabilités dans cette crise sanitaire. Toutefois il convient de rappeler que ces commissions détiennent une capacité d’influence sans réel pouvoir de contrainte. Elles ne peuvent seulement transférer les faits délictueux découverts au ministère de la justice qui lui peut ouvrir une enquête judiciaire ou saisir le parquet. De plus, constitutionnellement, le Président de la République « n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité » contrairement aux membres du gouvernement.

C. En Asie, une épidémie qui semble maîtrisée

En Corée du Sud, le nombre de nouveaux cas reste faible au niveau national mais de nombreux clusters apparaissent dans la capitale (97% des nouveaux cas sont localisés à Séoul). L’actualité la plus brûlante dans le pays est désormais la rupture des communications avec la Corée du Nord. Des nord-coréens réfugiés au sud ont envoyé des tracts anti-régime à travers la frontière, provoquant l’ire de la RPDC mais aussi du gouvernement du Sud. Ces envois sont contraires aux conventions signées entre les deux Corée et mettent gravement en péril le dialogue et le rapprochement des deux États.

Au Japon, l’épidémie semble quasiment endiguée. La capitale a levé son état d’alerte, ouvrant la voie à la phase 3 du plan de reprise de l’activité et à la quasi-fin des mesures restrictives. La reprise économique s’amorce elle aussi, alors que la confiance des investisseurs est au plus bas depuis 2009.


La crise semble terminée à Wuhan, en Chine, foyer d’origine de l’épidémie. Le gouvernement chinois entre dans sa sortie de crise, tout en devant gérer les accusations diverses qui s’aggravent.


Le Vietnam semble lui aussi complètement sorti de la crise : 96,4% des cas déclarés sont guéris, et le pays n’a enregistré aucune nouvelle infection locale depuis 55 jours. Les rares nouveaux cas sont des cas importés, et l’activité a pu reprendre complètement. Le pays continue de se rapprocher du Japon, en approfondissant des partenariats déjà existants et en liant de nouveaux.


D. Les avancées des recherches scientifiques et médicales


  • La reprise des luttes sociétales au cœur de la crise sanitaire : de nombreux travaux scientifiques démontrent qu’une réunion importante de personnes est un terrain avantageux pour un maladie respiratoire infectieuse. Certains types de rassemblement, dont les manifestations peuvent augmenter le risque de transmission du virus et créer des épisodes de « super-contamination ». C’est en se fondant sur ces recherches que le secrétaire d’État britannique à la Santé a déclaré dimanche 7 juin que « les grands rassemblements sont temporairement contraires aux règles précisément parce que cela accroît sans aucun doute le risque de propagation du virus ». En Belgique, la même problématique inquiète. Au milieu de la foule, bien que la majorité des manifestants soit muni d’un masque, il est impossible de respecter les mesures de distanciation sociale. De plus, l’autorisation ou la tolérance de regroupements sur la voie publique décrédibilisent les autres mesures prises par les gouvernements. Il est difficile d’interdire les rassemblements de plus de 6 personnes au Royaume-Uni ou de 10 personnes en Belgique ou en France, lorsque des manifestations de plus de 10 000 personnes sont médiatisées.

  • Des retours nuancés sur le vaccin de la biotech chinoise CanSino Biologics : les premiers résultats de l’étude démontrent des effets positifs sur l’immunisation. Cependant, le vaccin induirait beaucoup d’effets secondaires. De plus, il semble être moins efficace chez les individus âgés de 45 à 60 ans.

  • Recovery et hydroxychloroquine : les responsables de l’essai clinique britannique Recovery (principal essai clinique contrôlé et randomisé au monde) ont annoncé que l’hydroxychloroquine ne montrait pas « d’effet bénéfique pour les malades du Covid-19 ». Ils ont ainsi suspendu « immédiatement » l’inclusion de nouveaux patients. Ils ont ajouté sans ambiguïté que « ce résultat devrait changer les pratiques médicales dans le monde entier. Nous pouvons désormais cesser d’utiliser un traitement qui se révèle inutile ». L’OMS avait annoncé la reprise de ses essais sur la molécule après les avoir brièvement suspendus. Une nouvelle fois, l’organisation se voit dans l’obligation de se réunir en comité pour reconsidérer sa décision. En France les essais sur cette molécule sont toujours à l’arrêt.

II. Crise mondiale, effets nationaux : la personnification de la gestion de la crise ?


A. Une nouvelle approche de la gestion de la crise par des femmes

En politique, les femmes au pouvoir sont plus sévèrement jugées que leurs homologues masculins. L’histoire récente ne démontre pas le contraire. En 2016 par exemple, les parlementaires britanniques affichaient leurs doutes sur la poigne de Theresa May, remettant ainsi en question la possibilité qu’elle puisse user de l’arme nucléaire. George Kerevan, membre de Scottish National Party, avait ainsi déclaré : « is she personally prepared to authorize a nuclear strike that can kill a hundred thousand innocent men, women and children ? »

La crise sanitaire mondiale a une nouvelle fois mis en exergue l’égo masculin, l’image de « l’homme fort » et de la « nation puissante ». Les médias ont ainsi relayé de nombreuses images de Boris Johnson ou de Donald Trump insistant pour serrer des mains ou refusant de porter un masque lors de visites de terrain.


Le New York Times titrait dès le 15 mai Why Are Women-Led Nations Doing Better With Covid-19? Il convient ainsi de faire un rapide tour d’horizon des pays dirigés par des femmes :

  • Allemagne : Angela Merkel, la chancelière fédérale depuis 2005, et son gouvernement ont analysé avec franchise et vigilance une grande diversité de données avant de penser une politique adaptée au cas particulier des Länder. Au mois d’avril, 72% des citoyens allemands se disaient satisfaits du travail du gouvernement que dirige Angela Merkel. Sa côte de popularité est au plus haut depuis son arrivée au pouvoir et ses discours prudents voire maternalistes séduisent. Par opposition à la rhétorique guerrière et patriarcale d’Emmanuel Macron, par exemple, la chancelière n’a pas recherché par ses discours un effet martial.

  • Finlande : Sanna Marin, la Première ministre, entourée d’une coalition composée uniquement de femmes a décidé de faire appel aux « influenceurs » pour partager les informations destinées à juguler la pandémie.

  • Nouvelle-Zélande : Jacinda Ardern, la Première ministre depuis 2017, a adopté une approche plus directe et plus proche de la population. En effet, elle a opté pour un Live Facebook, plutôt qu’une allocution officielle, stricte et institutionnelle, afin de s’adresser à la population et la rassurer après avoir instauré le confinement. Elle a pu annoncer, dès le 27 avril, être parvenu à éradiquer le coronavirus de son pays.

Ainsi, au cœur de la crise, les cheffes d’État semblent avoir su prendre l’épidémie en main sur leur territoire offrant une autre façon de gouverner au reste du monde. Dans une étude du British Medical Journal [4], Devi Sridhar, affirme que la collecte d’informations variées et l’humilité des dirigeantes, s’efforçant d’écouter leur population, sont des éléments essentiels d’une bonne réponse à l’épidémie. Jean-Christophe Cambadélis, l’ancien patron du PS résume ainsi que durant cette crise, les dirigeants politiques de sexe féminin ont fait preuve d’ « un pragmatisme qui n'est pas de cow-boy, une modestie, une humilité favorables à la rassurance. Elles n'hésitent pas à reconnaître les échecs et à corriger les trajectoires. »



« The only way to avoid ‘groupthink’ and blind spots is to ensure representatives with diverse backgrounds and expertise are at the table when major decisions are made » Devi Sridhar

Professeure titulaire d'une chaire de santé publique mondiale à l'Université d'Édimbourg


Leurs homologues masculins de Suède et du Royaume-Uni, quant à eux, se sont majoritairement fondés sur les modèles épidémiologiques créés par leurs collaborateurs proches, délaissant les avis d’experts extérieurs. Ce procédé est pourtant critiqué par des auteurs depuis de nombreuses années. Le phénomène de « Groupthink » a été décrit par William H. Whyte dans le magazine Fortune en 1952. Mais c’est une étude d’Irving Janis[5], en 1972, qui approfondit et détaille cette notion. Le professeur en psychologie définit la notion comme : « Un mode de la pensée des personnes qui sont profondément impliquées dans un groupe soudé. Quand les membres s'efforçant à l'unanimité, renoncent à leur motivation à évaluer normalement des lignes de conduite alternatives. » Le recours au Groupthink risque donc de produire une autosuffisance à travers une illusion d’invulnérabilité et une croyance dans la moralité inhérente du groupe. Une autocensure limite la vision du problème et la prise de décision dans une crise est ainsi soumise à une pression de conformité.


Il serait ainsi intéressant de poursuivre les études sur la gestion de la crise par des femmes. Cela pourrait amener à une redéfinition de la notion même de leadership, remplaçant l’agressivité, l’assurance et le sens de la domination traditionnels par une prise de conscience commune des valeurs et des priorités en temps de crise.

B. Des chefs d’État affaiblis

En dehors de quelques institutions et pays, la plupart des chefs d’État semblent sortis affaiblis de la crise du coronavirus. Particulièrement, les gouvernements dits populistes paient une gestion dure, hors-sol voire parfois décalés de l’urgence sanitaire. Conformément à leurs réflexes de communication, Donald Trump ou Jair Bolsonaro ont multiplié les provocations, les marques de défiance et les contre-vérités. Donald Trump est aujourd’hui confronté à la pire crise de l’administration étatsunienne depuis 1929, entre désastre sanitaire, déchirement de la société, fossé économique [6] et isolement international . Bolsonaro, lui, dissimule la réalité de l’épidémie à son peuple et ne pousse absolument pas sa population à la vigilance, en s'enfermant dans le déni.


Même dans les autres pays, la défiance envers la communication gouvernementale aura été la norme, la critique une habitude, et l’incompréhension des mesures une constante. Si chacun des pays aura eu l’occasion d’éprouver le rapport entre son administration et ses administrés, le retour d’expérience de la crise dans tous les domaines sera primordial. En étudiant les prises de décisions, leurs conséquences, leurs répercussions dans l’opinion, les débats qu’elles ont suscités, les institutions pourront essayer de construire des procédures de décision et de remontée d’informations plus efficaces. Les communicants et spécialistes en relations publiques vont aussi avoir fort à faire pour redorer l’image de leurs employeurs publics, et chercheront certainement à démontrer que chacun des acteurs de décision a bien agi, que ce soit à des fins électorales ou pour réasseoir l’autorité de leur administration.

III. Souverainisme, souveraineté, mondialisation…


A. Quel avenir pour l’universalisme et le multilatéralisme ?

Il semble clair qu’au moins pendant un temps, nous allons assister à une contraction des relations internationales, avec un repli sur soi des États. L’hypothèse la plus probable à moyen terme est celle d’une plus forte segmentation du système international, qui pourrait se réorganiser autour de plus petits noyaux, un système moins universel, moins multilatéral. Dans ce système, chaque bloc s’efforcerait d’être indépendant et souverain, en cherchant à s’appuyer le moins possible sur les autres. Au lieu d’un retour du nationalisme, nous pourrions imaginer une limitation de l’interdépendance aux autres pays du noyau, par exemple l’Union Européenne.


Partant de ce postulat, le souverainisme sera certainement le grand gagnant de cette crise, mais de quel souverainisme parlerait-on ? Serait-ce un souverainisme national, de droite dure, basé sur l’identité nationale, la sauvegarde des intérêts nationaux ? Un souverainisme socialiste, basé sur la lutte des classes et la construction d’un nouveau modèle social ? Un souverainisme écologiste, basé sur la construction d’un modèle économique alternatif plus respectueux de l’environnement et centré sur la production locale ? Le débat entre souverainistes de gauche et de droite est à cet égard intéressant, car il laisse entrevoir de nombreux points de convergence : même volonté de sauvegarde d’une indépendance nationale, préférence locale, protection du patrimoine public…


Avec le durcissement généralisé des relations interétatiques observé depuis le début de la crise, le multilatéralisme et l’idéal d’une paix par le commerce semblent bien mal en point. Les premiers signaux faibles d’un retour des politiques autoritaires et unilatérales se multiplient (renforcement des capacités nucléaires, peur de la mise en place d’une dictature, défiance envers les organisations internationales…).

B. Quelle place pour la Chine dans le monde de demain ?

L’interview de l’ancien haut général chinois [7] Qiao Liang est extrêmement instructive sur la vision des élites chinoises du souverainisme, de leur rapport au monde et aux États-Unis, et de leur place dans la mondialisation. Il est très difficile pour lui d’imaginer réellement les industries occidentales partir de Chine. Les occidentaux ne sont pas prêts aux mêmes sacrifices sociaux que les Chinois et ne seront donc pas compétitifs ; la Chine forme aussi de plus en plus d’employés hautement qualifiés ce qui va lui permettre de rester compétitive même sur l’industrie à plus haute valeur ajoutée. Il n’imagine de toute façon pas que les salaires des occidentaux puissent baisser : moins de revenus donne moins de consommation, donc moins de recettes fiscales, donc finalement moins de puissance militaire, puissance sur laquelle s’appuient par exemple très largement les États-Unis. Cette affirmation peut toutefois être nuancée, nombreux sont les pays à avoir des taux de prélèvements obligatoires plus faibles que l’Europe ou les États-Unis, mais à avoir des appareils militaires performants. Il faut aussi garder à l’esprit que certains pays consacrent une plus grande part de leur budget à leur armée que d’autres, la comparaison n’a donc de sens qu’entre États qui dépensent dans les mêmes proportions.

Pour le cas précis des États-Unis, ils ont certes l’industrie technologique de pointe mais plus d’industrie « bas de gamme » ce qui leur fait et leur fera défaut : ils doivent s’appuyer sur la production chinoise pour les pièces de base. Il relève que les Étatsuniens n’ont par exemple pas la capacité de produire les respirateurs dont ils possèdent les brevets. Sur 1 400 pièces du ventilateur, plus de 1 100 doivent être produites en Chine, y compris l’assemblage final. Aussi, si les Étatsuniens arrivent à reprendre toute leur industrie, la contrepartie sera la perte de l’hégémonie du dollar : en effet, « pour fournir des liquidités aux autres, il est nécessaire d’acheter les produits des autres ». Logiquement, si vous relancez l’industrie manufacturière, vous n’avez pas besoin d’acheter les produits des autres, et donc de les abreuver de votre monnaie ».

« La Chine devrait avoir suffisamment confiance en elle pour savoir que tant qu’elle pourra rester suffisamment forte et maintenir avec ténacité ses capacités de production, personne ne pourra lui porter atteinte. »

Général Qiao Liang

Pour le général, les États-Unis sont certes capables de défendre leur souveraineté territoriale, mais perdent leur souveraineté dans d’autres domaines tout aussi importants (économique, industrielle, financière) : « en tant que personne moderne, on doit comprendre que d’autres souverainetés du pays sont aussi importantes que l’intégrité territoriale ». Le général évoque aussi le sujet de Taïwan, avec qui les tensions récentes s’accumulent et à qui les États-Unis ont maintes fois réaffirmé leur soutien (par exemple avec le Taipei Act de 2019, qui proclame le soutien américain à la participation taïwanaise aux organisations internationales). La volonté de la Chine continentale de réunifier les deux pays est constante, tout n’est qu’une question de temps selon lui, au risque sinon de coûter cher à la RPC. Le Taipei Act n’est pour lui qu’une manœuvre étasunienne pour créer des sujets de préoccupation à la Chine, lui « occasionner des dépenses d’énergie», et laisser ainsi aux États-Unis un délai pour respirer et gagner du temps.

« Je pense que si nous devons danser avec les loups, nous ne devons pas danser au rythme des États-Unis. Nous devons avoir notre propre rythme, et même essayer de casser son rythme, afin de minimiser son influence. »

Général Qiao Liang

Qiao Liang voit l’épidémie comme la fin de ce cycle de mondialisation. L’Occident a pour lui connu son heure de gloire, et devrait prendre garde à ce que cette épidémie ne soit pas l’amorce de son déclin. Il explique la stratégie de tensions des Occidentaux vis-à-vis de la Chine par le fait qu’ils se rendent compte de leurs faiblesses, de leur déclin, et cherchent tant qu’ils le peuvent encore à freiner la Chine. Cette interview, originellement publiée en chinois, est certes pleine d’arrogance et de biais cognitifs (le général ne semble pas voir les propres faiblesses de l’État chinois) mais est extrêmement instructive pour avoir le point de vue « d’en face », hors des déclarations publiques et de la communication gouvernementale. L’appel à une forme de patience stratégique est symptomatique de la vision chinoise selon laquelle le temps joue pour la Chine.

C. Une sortie de crise souverainiste ?

Le monde fonctionnait jusqu’ici dans un système d’interdépendance, mais la crise a montré le besoin d’indépendance complète dans certains secteurs, notamment l’industrie. La nécessité d’un tissu industriel fort et national rallie désormais une grande partie de la classe politique ; le discours souverainiste a le vent en poupe. L’exemple immédiat du meltblown, matériau qui forme les masques chirurgicaux, montre bien l’importance d’avoir des usines qui manufacturent le produit fini, mais aussi de transformation de la matière première. De cette façon, l’intégralité de la chaîne de production est maitrisée et l’État l’hébergeant est autonome.


La souveraineté économique est donc en passe de devenir le cheval de bataille des gouvernements, notamment en France où il y a une volonté de « réarmer le pays » dans certains secteurs et de favoriser les relocalisations. Il est donc très probable que les grands États manœuvrent pour retrouver une indépendance, et ainsi ne plus mettre tous leurs œufs dans le même panier chinois, avec des plans d’aide à la relocalisation, des plans de relance nationaux et des plans de soutien à des filières nationales

En France donc, place au souverainisme industriel, qui s'accompagne d'une décentralisation de la décision et d'une réflexion au niveau européen. Il ne faudra cependant pas oublier que relocaliser a des effets secondaires (hausse des prix) et ne doit donc pas se faire sur toute l’industrie. Certains économistes recommandent de relocaliser uniquement sur le « haut de gamme », c’est à dire le contraire de ce que préconise Qiao Liang : un choix devra donc être fait entre retrouver partiellement une indépendance ou la retrouver complètement mais en payer le prix sur le produit fini.


La relocalisation de la production en France et en Europe se heurte donc à diverses problématiques : aider toute la chaîne de sous-traitants et pas seulement les grands noms, réfléchir au niveau européen, donner la priorité aux entreprises qui sont restées… Il faudra aussi admettre que le souverainisme industriel n’est pas tant une affaire d’emplois, dont il sera finalement peu pourvoyeur du fait de la robotisation, que d’intelligence stratégique et d’indépendance nationale. L’autonomie stratégique fait son retour face à la théorie des avantages comparatifs et de la paix par le commerce, mais ne soldera pas le reste des problématiques de l’emploi dans les pays occidentaux.

IV. Pour aller plus loin




[1] Sina SCHLIMMÉR « L’Afrique de l’Est face à la gestion du Covid-19. Un enchevêtrement de crise? » publié le 9 juin 2020 (en ligne). Disponible sur : https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/lafrique-questions/lafrique-de-lest-face-gestion-covid-19-un-0#_edn11

[2] Caroline ROUSSY, « Prévention de l’extrémisme violent / Lutte contre le Covid-19 en Afrique : agendas contradictoires ou croisés ? » publié le 8 juin 2020 (en ligne). Disponible sur : https://www.iris-france.org/147667-prevention-de-lextremisme-violent-lutte-contre-le-covid-19-en-afrique-agendas-contradictoires-ou-croises/

[3] Olivier Galland, « La grande déprime des français » 23 avril 2020 (en ligne). Disponible sur : https://www.telos-eu.com/fr/societe/la-grande-deprime-des-francais.html

[4] British Medical Journal, Editorial : Modelling the pandemic, avril 2020 (en ligne). Disponible sur : https://www.bmj.com/content/369/bmj.m1567

[5] Irving Janis, Victims of Groupthink: A Psychological Study of Foreign-Policy Decisions and Fiascoes, Boston, Houghton Mifflin, 1972

[6] « Inégalités.Aux États-Unis, le fossé économique entre Noirs et Blancs au même niveau qu’en 1968 », Courrier International, 05/06/2020, disponible en ligne,

[7] Laurent Gayard, « La Chine dominera le monde. Entretien avec le Général Qiao Liang », Revue Conflits, 07/05/2020, disponible en ligne

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