Retour sur l'accord sino-iranien du 27 mars 2021

Mis à jour : avr. 26

Par Melchior LUGAGNE DELPON

Relu par M. David CUMIN, MCF (HDR), directeur du Centre Lyonnais d'Etudes de Sécurité Internationale et de Défense (CLESID) et chargé de cours à l'Ecole nationale supérieure de police (ENSP). Il vient de publier, entre autres, Géopolitique de l'Eurasie. Avant et depuis 1991 (Paris, L'Harmattan, 2020) et Stratégies militaires contemporaines (Paris, Ellipses, 2020).



Le 27 mars 2021, le ministre des Affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif et son homologue de Pékin annonçaient la signature d’un accord entre les deux États. Cette entente prévoit des « investissements réciproques dans les différents domaines, notamment les transports, les ports, l'énergie, l'industrie et les services »[1]. De surcroît, cette collaboration est aussi présentée comme un « pacte de coopération stratégique »[2]. L’ensemble de l’accord s’établit sur 25 ans et aurait été initié dès 2016[3] lors de la rencontre entre le président Xi Jinping et le guide suprême Ali Khamenei.

Les tenants et les aboutissants de l’accord restent encore flous. L’Iran affirme que cet accord est une « feuille de route complète »[4] et la Chine devrait investir entre 400 et 600 milliards de dollars[5] en Iran dans de multiples domaines. Néanmoins, il n’y a pas de feuilles d’applications précises qui sont établies, ce qui maintient l’opacité sur le fond véritable de l’accord.

Concernant le commerce, un problème important semble se poser au niveau du transport sur la liaison géographique entre les deux pays qui est complexe. Pour ce qui est des voies terrestres, L’Iran et la Chine sont séparés par l’Afghanistan. Or, ce pays en proie à la guerre civile, aux institutions instables, ne permet pas la mise en place d’infrastructures de transport. Du moins la construction d’infrastructures risque d’être menacée par des attaques ce qui est désincitatif. De surcroît, étant donné la géographie du pays, montagneux et immense, la mise en place de lignes ferroviaires coûterait des sommes pharaoniques. Pour ce qui est du transport routier, les mêmes problèmes se posent. Autrement, le transport terrestre devrait passer par des territoires de l’ex-URSS en Asie centrale, ce qui entraînerait des détours; d’autant plus que la topographie de ces pays rend elle aussi complexe la mise en place d’infrastructures. La voie maritime est elle aussi problématique. Elle emprunterait nécessairement le détroit de Malacca et le golfe d’Ormuz, non contrôlés par l’Iran et la Chine. Or, au vu des sanctions à l’encontre de l’Iran il n’est pas exclu que des marchandises soient saisies lors du transport. Ainsi, au niveau commercial, l’effectivité de l’accord reste encore floue. Néanmoins cet accord pourrait avoir des conséquences importantes, au moins d’un point de vue diplomatique.


Le contexte iranien


Depuis son instauration en 1979, la République islamique d’Iran fait face à de nombreuses sanctions. Elles sont d’abord mises en place par les États-Unis dès 1984[6], puis par l’ONU à partir des années 2006[7] et enfin par l’Union européenne dès 2007[8]. Ces sanctions sont dues à la prise d’otage de l’ambassade américaine en 1979 et au développement militaire du nucléaire. Le poids de ces sanctions sur le pays est lourd à porter, entre le gel de fonds iraniens, l’interdiction d’IDE[9] à destination de l’Iran et les multiples embargos, l’économie du pays s’est retrouvée asphyxiée. Conséquemment, les possibilités d’expansions du pays étaient freinées et le peuple iranien acculé à la pauvreté. Néanmoins, l’accord de Vienne le 14 juillet 2015[10], apparaissait comme une lueur d’espoir pour l’Iran, la région et la communauté internationale. Il permettait de cantonner le nucléaire iranien au stade civil, tout en rassurant l’ordre international quant à la prolifération des armes nucléaires, en échange desquelles les sanctions contre l’Iran seraient progressivement levées.


Seulement, en 2019 l’administration Trump a dénoncé l’accord et a rétabli des sanctions fortes à l’égard de l’Iran. Ce dernier, un an plus tard, est touché par la pandémie mondiale ce qui a accru un peu plus ses difficultés[11]. D’autre part, l’Iran n’est pas resté sans réagir et semble avoir violé le Joint Comprehensive Plan of Action[12] à plusieurs reprises, comme l’indiquent certains rapports de l’International Atomic Energy Agency[13][14]. Par exemple, le 28 octobre 2019, l’Iran a empêché une inspectrice de l’IAEA d’inspecter l’usine de Natanz, le site le plus surveillé[15], laissant supposer une activité clandestine.

Depuis la mésentente entre les États-Unis et l’Iran, ce dernier joua entre agressivité (violation ouverte de l’accord) et volonté de dialogue avec l’Occident (certains discours du président Rohani)[16]. L’arrivée de Joe Biden au pouvoir, ancien vice-président de Barack Obama[17], a pu laisser un peu d’espoir au gouvernement iranien pour renouer ce dialogue. Mais le nouveau président ne semble pas changer de doctrine face à l’Iran, comme le montrent les récents bombardements en Syrie contre des milices pro-iraniennes[18].


Enjeux et prospectives


Par conséquent, l’accord sino-iranien est peut-être un pivot définitif vers l’Asie. La Perse et l’Asie ont toujours été étroitement liées et leurs relations commerciales ont débuté dès le XVIe siècle. Bien que la Perse est aussi tournée vers l’Europe, le régime qui est établi en 1979 se présentait contre l’Occident. L’accord de Vienne est alors apparu comme le renouveau d’un dialogue et d’une coopération. Mais son échec a marqué définitivement une rupture, comme l’affirme Bruno Tertrais la République islamique est un « Régime né anti-occidental, il reste anti-occidental »[19]. L’Iran, ayant besoin de partenaires, avait déjà commencé à se tourner vers le pôle asiatique, comme le montre, par exemple, la visite du Premier ministre indien Narendra Modi à Téhéran en 2016[20]. Cet accord sino-iranien pourrait donc être un pas définitif au vu des positions iraniennes et occidentales.


Mais, avant tout, cet accord sino-iranien est un appel d’air économique pour l’Iran. En raison de la pandémie et des sanctions américaines, les montants des transactions commerciales avec la Chine se sont affaiblis[21]. La collaboration entre les deux pays va permettre de consolider les relations futures entre les deux nations. De surcroît, l’Iran ne semblait pas loin de la fracture sociale et économique, à tel point que le pays connaît une vague de révolte populaire exigeant pour la première fois un changement de régime[22]. Par le biais de cet accord, l’Iran trouve un partenaire économique, non négligeable, de long terme, pouvant permettre de soulager le peuple iranien. Cette coopération se présente surtout comme une « bouée de sauvetage » pour l’économie iranienne, du moins sur le court terme. La Chine est un allié de longue date, mais l’Iran aspire à jouer un rôle mondial[23] et aura du mal à accepter d’être un subordonné. Déjà, les opposants politiques, les conservateurs aguerris, de Hassan Rohani, chef du gouvernement, parlent d’une « vente de l’Iran à la Chine »[24]. Ainsi, si la frange politicienne la plus conservatrice d’Iran accède au pouvoir, il n’est pas exclu que la RPC récolte le même grain que les Américains en 1979, dans la mesure où l’empire du Milieu serait trop présent au sein de la République islamique.


De manière plus inquiétante, cet accord pourrait avoir un véritable effet sur le nucléaire iranien. Effectivement, plusieurs éléments peuvent alarmer. Quel que soit l’avenir de l’accord de Vienne, la surveillance des sites iraniens prend fin en 2025[25]. Parallèlement, l’accord avec la Chine a effet jusqu’en 2046. Ce dernier porte en partie une collaboration énergétique et dans le même temps l’Iran semble avoir repris des recherches opaques sur le nucléaire[26]. D’autre part, si l’économie iranienne est soulagée par cet accord cela aura un effet incitatif pour reprendre des recherches sur le nucléaire présumément militaire. Enfin l’accord est également nommé « pacte de coopération stratégique », ce qui est un terme assez flou et très large. Même si la Chine ne supporte pas le nucléaire militaire iranien, mais qu’elle adopte une doctrine de « compréhension » sur le nucléaire civil, sa position paraît ambiguë. Elle a par exemple refréné les volontés de sanctions américaines faisant suite aux suspicions de recherches sur le nucléaire militaire et a déjà collaboré avec l’Iran sur ce sujet[27]. Ainsi, la Chine ne soutient pas la militarisation nucléaire de l’Iran, mais elle semble plus indulgente que le reste de la communauté internationale. Peut-être qu’elle fermera les yeux sur les activités de l’Iran, ce qui pourrait amener ce dernier à obtenir la bombe. Si tel est le cas, les tensions régionales, rien qu’entre Israël et la République islamique d’Iran, menaceront tout espoir de stabilité régionale[28]. Les tensions israélo-iraniennes ne sont qu’un exemple. Les tensions entre Téhéran et Ryad ou la compétition[29] entre l’Iran et la Turquie sont aussi extrêmement importantes. Cela sera un défi pour la Chine qui ménage les trois pays. Sur une échelle internationale, c’est le Traité de Non-Prolifération qui serait menacé et donc « l’équilibre » nucléaire international[30] si la République islamique avance sur le nucléaire militaire.

Pour la République Populaire de Chine, au-delà des bénéfices économiques qu’elle retire, l’accord est l’occasion d’avancer ses pions au Moyen-Orient. L’Iran est un pays stratégique pour l’empire du Milieu dans la région. Dans un premier temps, les nouvelles relations avec l’ancienne Perse permettent au gouvernement de Xi Jinping d’influencer un peu plus la région. Dans un second temps, le rapprochement avec l’Iran est un moyen de bousculer l’autorité des États-Unis, qui menacent tous les pays partenaires de l’Iran. Mais cet accord, pour la Chine, n’est que le prolongement de sa stratégie globale. Le concurrent des États-Unis met tout en œuvre pour devenir numéro un mondial. L’actuel numéro deux accroît les partenariats et accords commerciaux ce qui augmente son influence, mais surtout rend les autres pays dépendants de son aide. La Chine met en place ce que T. Struye nomme « la stratégie de la pieuvre »[31], par le biais de l’économie et des partenariats commerciaux, comme avec la dette par exemple, elle créé une relation de dépendance à son égard et assure son omnipotence dans de nombreuses régions du monde. Étant donné la position délicate de la République islamique, il est quasi certain qu’à travers cet accord la RPC prend un peu plus le pas sur le pays de Cyrius le Grand. Finalement, l’accord est très représentatif de l’action globale chinoise : pas de politique, du commerce mutuellement avantageux.


Ainsi, la coopération entre l’Iran et la Chine est d’une ambivalence certaine pour la République islamique. D’un côté, il permet au pays de soulager son économie et d’être menaçant, implicitement, sur le sujet du nucléaire. Mais d’autre part, il risque de tomber dans le piège de la dépendance au géant chinois. Enfin, pour un pays qui aspire à un rôle mondial, il semblerait que l’Iran ne soit qu’un pion, important certes, de la stratégie globale chinoise.




[1] Le Figaro avec l’AFP, « L'Iran et la Chine signent un «pacte de coopération stratégique de 25 ans», le 27 mars 2021, L'Iran et la Chine signent un «pacte de coopération stratégique de 25 ans» (lefigaro.fr). [2] Ibid. [3] Ibid. [4] Anne-Bénédicte Hoffner, « Entre la Chine et l’Iran, un accord de coopération surtout symbolique », Journal la Croix, le 29 mars 2021. [5] Ibid. [6] Marine Hélène Labbe, « La quête nucléaire de l’Iran », Sorbonne essais, 2020. [7] Ibid. [8] Ibid. [9] Investissement Direct à l’Etranger. [10] Accord sur le nucléaire iranien, rassemblant les 5 membres permanents du CSNU et l’Iran. En échange de la limitation des stocks d’eaux lourdes, la limitation de l’enrichissement de l’uranium et la fermeture ou la limitation de certains site de production, réglementation pour l’utilisation des centrifugeuse ; un calendrier de levée des sanctions est mis en place. [11] Ibid. Par exemple l’inflation en Iran dépasse les 50%. [12] Accord de Vienne. [13] Marine Hélène Labbe, « La quête nucléaire de l’Iran », Sorbonne essais, 2020. [14] Cette Agence a été chargé lors de l’accord de Vienne de surveiller les activités nucléaire de l’Iran. Elle indique que dès novembre 2019, l’Iran fait obstruction à certains inspecteurs et que des traces d’uranium enrichi sont retrouvé à des endroits non déclarés. [15] Marine Hélène Labbe, « La quête nucléaire de l’Iran », Sorbonne essais, 2020. [16] Ibid. [17] Barack Obama a été un élément favorable au dialogue entre l’Iran et les États-Unis. Sans Obama il est probable que les accords de Vienne ne voit jamais le jour. [18] Hélène Sallon, « Joe Biden trace sa ligne rouge face aux menaces de l’Iran et des milices chiites », journal le Monde, 27 février 2021. [19] « Audition de Monsieur Bruno Tertrais, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, devant la commission des Affaires étrangères de la Défense et des Forces armées du Sénat le 25 mars 2015 », Travaux du Sénat. [20] Marine Hélène Labbe, « La quête nucléaire de l’Iran », Sorbonne essais, 2020. [21] [21] Le Figaro avec l’AFP, « L'Iran et la Chine signent un «pacte de coopération stratégique de 25 ans», le 27 Mars 2021, L'Iran et la Chine signent un «pacte de coopération stratégique de 25 ans» (lefigaro.fr). [22] Marie-Hélène Labbe, « L’assassinat du général Qassem Soleimani contient en lui-même des germes d’escalade », l’Opinion, 21 janvier 2020. [23] Ibid. [24] Anne-Bénédicte Hoffner, « Entre la Chine et l’Iran, un accord de coopération surtout symbolique », Journal la Croix, le 29 mars 2021. [25] Marine Hélène Labbe, « La quête nucléaire de l’Iran », Sorbonne essais, 2020. [26] Ibid. [27] Ibid. [28] Ibid. [29] Ibid. [30] Ibid. [31] Tanguy Struye, de Swilande, « Première puissance mondiale en 2049 ? La stratégie de la pieuvre chinoise à l’œuvre », 3 octobre 2018, Première puissance mondiale en 2049 ? La stratégie de la pieuvre chinoise à l’œuvre – Areion24.news.

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