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Manifestations thaïlandaises : une lutte politique inédite pour la démocratie

Par Armelle BLANZAT

Relu par Charles Siroux, chargé de communication de crise au Ministère des solidarités et de la santé. Ancien chargé de veille sécuritaire et d'analyse géostratégique chez Résilience France.


Depuis juillet dernier, la capitale thaïlandaise s’agite au gré des manifestations pro-démocratiques pacifiques toujours plus nombreuses. À la situation sanitaire et à la crise économique grave s’ajoute la mobilisation de la jeunesse dans les manifestations, remettant en cause non seulement le gouvernement et la Constitution de 2014, mais aussi la monarchie elle-même. Ce mouvement pro démocratique plonge le pays dans une situation de crise inédite.



I. Une crise aux enjeux historiques : un système cyclique d’instabilité politique



Pour comprendre les ressorts des manifestations de 2020, il faut les analyser à travers le prisme historique. Cette lutte politique menée par les manifestants peut apparaître comme une étape logique d’un système qui se caractérise par son instabilité politique chronique.


Un des exceptionnalismes de la Thaïlande est d’être le seul pays d’Asie du Sud-Est à ne pas avoir été colonisé par les Européens. De fait, l’adoption du modèle constitutionnaliste démocratique occidental ne ressort pas d’une longue période d’occupation européenne, mais elle est issue du premier coup d’État du 24 juin 1932 au Siam mettant fin à la monarchie absolue par une élite occidentalisée. Depuis cette adoption, le peuple thaïlandais a connu dix-huit constitutions et douze coups d’États (sans parler de la dizaine de tentatives de coups d’État qui ont échoué). Par conséquent, nous pouvons estimer la longévité d’une constitution à quatre années environ. S’en déduit donc une instabilité chronique ou peut-on même dire cyclique puisqu’on peut repérer des phases récurrentes constituées par des manifestations suivies d’un coup d’État, d’une constitution provisoire puis d’une constitution « permanente » et enfin d’un nouveau coup d’État. Le dernier en date est celui du 22 mai 2014 succédant comme les autres à de fortes manifestations, il amorce le « sixième cycle » comme l’analyse Eugénie Mérieau, spécialiste de la Thaïlande[1]. La Constitution adoptée en 2016 et entrée en vigueur en 2017 est contestée aujourd’hui par les manifestants.


L’utilisation du terme de crise, si on ne le réduit qu’à son caractère d’exceptionnalité pourrait être questionné si l’on conçoit les manifestations actuelles comme de simples phases d’un cycle structurel. Il n’y a alors pas de véritable rupture puisque depuis plus de quatre-vingt-dix ans, ce système de cycles inclut des manifestations populaires et des coups d’État répétés. Cependant, si l’on peut interpréter ces événements comme la simple amorce d’un septième cycle s’inscrivant dans la continuité d’un système historique, ce serait une erreur que de ne pas mettre en exergue le caractère inédit de cette lutte politique.



II. Des manifestations inédites : une crise progressive



La crise politique a été progressive au sens de Jean Louis Dufour : c’est l’ensemble du système qui va peu à peu être contesté par le peuple thaïlandais. Jean Louis Dufour qualifie la crise de progressive lorsqu’elle « se déclenche au point culminant d’un lent processus d’engrenage et d’escalade de la tension »[2]. Le cas thaïlandais semble en être la parfaite illustration car c’est une succession de décisions politiques qui a mis le feu aux poudres. Tout d’abord, les élections controversées de 2019 ont suscité des contestations dans les autres partis politiques ainsi que dans la population. Puis, la dissolution du deuxième parti d’opposition[3] aussi connu comme le parti Anakot Maï pour motif de conspiration contre la monarchie a suscité des mobilisations civiles. C’est cette décision qui marque un véritable déclencheur puisque ce parti créé par des jeunes représentait l’espoir d’une modernisation du système politique de l’intérieur. Se sont ajoutées à cela, les restrictions strictes imposées sous couvert de crise sanitaire (couvre-feu, interdiction de rassemblement, confinement, fermeture des commerces, forte présence militaire…). C’est dans ce contexte que les étudiants, premiers manifestants, marchent dans la rue pacifiquement demandant la démission du premier ministre Prayut Chan-ocha[4] et exigeant une modification de la constitution qui alloue trop de pouvoirs aux militaires. C’est la première fois que cette jeunesse manifeste, pour réclamer « une vraie démocratie ». Or, depuis la première constitution, jamais la couronne n’avait été remise en question que ce soit par les manifestants ou par l’armée ; la contestation du pouvoir royal est véritablement inédite. C’est une première marquant une fracture avec toutes les manifestations précédentes. Les manifestants ne veulent pas simplement un autre gouvernement, ils souhaitent mettre fin au système contrôlé depuis 1930, un système de balancier entre l’armée, les élites conservatrices et monarchiques et le roi. Rama X[5], le monarque le plus riche du monde, est contesté ; une défiance grandissante dans un pays où la loi de lèse-majesté est l’une des plus répressive au monde. La colère des manifestants tient tout d’abord à la richesse de leur monarque, qui ne distingue pas l’argent de la couronne et sa fortune personnelle. Ce roi si riche, en 2019, a fait voter une loi afin de s’exempter d’impôts fonciers. Dans la situation économique dramatique dans laquelle se trouvent les Thaïlandais[6], cette loi et la passion du roi pour le luxe sont considérées comme des offenses au peuple. De plus, contrairement à son père qui était perçu par tous comme autorité morale, Rama X, plusieurs fois marié, traîne une réputation sulfureuse de débauche. Ce comportement n’est plus acceptable pour la jeunesse thaïlandaise. Le « coup de grâce » qui a fini de mobiliser les manifestants contre le monarque a été son « exil » en Allemagne[7] pendant la pandémie, accompagné de son harem.


Depuis juillet 2020, les manifestations sont quasi quotidiennes. Le 20 septembre, lors des plus grandes manifestations rassemblant plusieurs dizaines de milliers de Thaïlandais, une plaque a été cimentée à côté de l’ancien palais royal avec l’inscription : « À cet endroit, le peuple a exprimé sa volonté : ce pays appartient au peuple et n’est pas la propriété du monarque ». Même si cette plaque a été retirée, elle est un symbole de la détermination des manifestants à sortir du système. Les arrestations se multiplient, mais les manifestations ne désemplissent pas. Le 15 octobre 2020, le gouvernement déclare l’état d’urgence, interdisant les manifestations, considérant qu’elles sont contraires à la Constitution, et interdisant également les messages sur les réseaux sociaux pouvant nuire à la sécurité nationale. Loin de calmer le mouvement, la répression et la menace du chaos n’ont fait que discréditer le gouvernement selon Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse associée au Pôle Asie de l’IFRI[8]. En effet, les étudiants sont rejoints par de plus en plus de citoyens. Le calme, la clarté et les moyens pacifiques employés par les manifestants étant un argument convaincant pour le reste de la population. Le gouvernement continue sa stratégie et s’efforce de stopper les manifestants en exerçant un « lockdown » des transports en commun de la ville, mais en vain. Le 22 octobre, le gouvernement tente de changer de stratégie en adoptant une méthode plus douce, le Premier Ministre et militaire, Prayut Chan o-cha annule l’état d’urgence en vue d’une temporisation avec les manifestants en refusant toujours de démissionner. A l’instar du gouvernement, le roi Rama X tente de changer son image. C’est pourquoi le 1er novembre, il déambule au milieu des royalistes venus l’acclamer sans suivre les protocoles, cherchant à renvoyer une image d’accessiblité et de proximité. Il déclare d’ailleurs le même jour au micro des journalistes : « la Thaïlande est la terre du compromis ». Bien que les acteurs du système que sont le gouvernement et la couronne, aient changé de stratégie dans les dernières semaines, cela semble être loin de pouvoir juguler la révolution amorcée. Les joutes verbales sur les réseaux sociaux quant à elles, continuent de croître entre les manifestants et les royalistes que l’on continue de nommer « les chemises jaunes ».



III Une alliance avec les autres mouvements asiatiques : « the Milk tea alliance »



Il est assez aisé de constater un parallèle avec les manifestations d’Hongkong ne serait-ce qu’en comparant les photos publiées sur les réseaux sociaux : tous sont vêtus de noir, se servent de parapluies pour se protéger des canons à eau et ont un signe silencieux de rassemblement. Les Thaïlandais ont adopté le salut à trois doigts le bras levé vers le ciel. De plus, nous pouvons constater des méthodes comparables pour échapper aux autorités : le fameux « be water »[9]. Cette méthode revendiquée par les manifestants hongkongais consiste à manifester à plusieurs endroits en même temps, à se disperser rapidement pour éviter les affrontements avec les autorités, à adopter une certaine fluidité, à utiliser des messageries cryptées… Il y a d’évidentes et nombreuses similitudes dans le mode opératoire des manifestants. La communication sur les réseaux sociaux est incontrôlable, ce qui amène Sophie Boisseau du Rocher à déclarer que « les manifestants ont toujours une longueur d’avance »[10]. Par ailleurs, il n’y a pas seulement des similitudes, mais un véritable échange entre les deux mouvements. Ainsi les manifestants Thaïlandais entonnent l’hymne de leurs voisins de même que les leaders hongkongais affichent dans des publications sur les réseaux sociaux leur soutien entier aux Thaïlandais. La solidarité entre les deux mouvements s’illustre par la création d’une organisation avec également le concours de la jeunesse de Taïwan : l’alliance du thé au lait. Ce sont donc trois pays, aux revendications parfois différentes, qui prônent ensemble le même combat pour la liberté d’expression et la démocratie.


Malgré l’annulation de l’état d’urgence et la libération de quelques activistes en cette fin octobre, début novembre 2020, le gouvernement semble loin de pouvoir juguler cette crise. La remise en cause de la couronne illustre la rupture ferme du peuple avec le cercle vicieux de l’appareil politique thaïlandais. On constate une sorte d’impasse aujourd’hui, l’absence de répression violente de la part des militaires laissant à penser à un nouveau coup d’Etat contre celui qui était l’un des leurs. Si l’on se base sur le système historique que nous avons exposé plus tôt, le coup d’Etat est une option qui ne ferait qu’amorcer un nouveau cycle excluant toujours du système politique le peuple, et particulièrement la jeunesse. Une tentative ne ferait que renforcer le combat des manifestants. Le semblant de calme depuis la fin du mois d’octobre pourrait bien annoncer des hostilités plus rudes et un bouleversement sans précédent du système politique thaïlandais.




[1] MERIEAU, Eugénie. « Comprendre l'instabilité politique thaïlandaise : constitutionnalisme et coups d'État », Politique étrangère, vol. automne, no. 3, 2014, pp. 135-149.

[2] DUFOUR Jean Louis, « la crise progressive », Les crises internationales : de Pékin (1900) à Sarajevo (1995), Complexe, 1996, p.45-46.

[3] Future Forward Party (F.F.P)

[4]Militaire, ancien commandant en chef de l’Armée royale thaïlandaise, il est premier ministre depuis 2014.

[5] De son vrai nom Vajiralongkorn, né le 28 juillet 1952 à Bangkok, il règne sur la Thaïlande depuis le 1ᵉʳ décembre 2016 sous le nom de Rama X. Il est l’héritier de la dynastie Chakri qui règne sur le Siam depuis 1782.

[6] L’effondrement des marchés touristiques suite à la fermeture des frontières a engendré une augmentation exponentielle des faillites et du chômage et un taux de suicide record depuis le début de la pandémie.

[7] Cet exil a suscité également des réactions du côté allemand où Heiko Maas, ministre des affaires étrangères a déclaré : « Nous avons dit clairement que la politique qui concerne les affaires thaïlandaises ne devait pas être faite sur le sol allemand. (…) Il n’est pas d’avis du gouvernement que les invités dans notre pays puissent gérer leurs affaires d’Etat d’ici ». Citation trouvée dans l’article « l’Allemagne perd patience face au roi de Thaïlande », Le Monde, 12 octobre 2020. Consultable sur : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/12/l-allemagne-perd-patience-a-l-egard-du-roi-de-thailande_6055746_3210.html

[8]« Les manifestations en Thaïlande en 5 points », Asialyst, 3 novembre 2020. Consultable sur : https://asialyst.com/fr/2020/11/03/thailande-manifestations-democratie-monarchie/

[9] Réplique de Bruce Lee dans le documentaire « Warrior’s journey » insistant sur le fait d’être « informe comme de l’eau ».

[10] Citation tirée de l’article « Les manifestations en Thaïlande en 5 points », Asialyst, 3 novembre 2020. Consultable sur : https://asialyst.com/fr/2020/11/03/thailande-manifestations-democratie-monarchie/

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N°RNA W691090048 - n° de parution 20160011