Les services de renseignement face à la crise du coronavirus

Mis à jour : août 22

Par Hugo Gabillard

La situation sanitaire actuelle nécessite un investissement d’ampleur inédite par les services de l’Etat. Les personnels hospitaliers, policiers, voire militaires travaillent sans relâche pour gérer cette crise. Bien loin des projecteurs, le rôle des services de renseignement est également indéniable même si leur implication diffère largement selon les pays. Les puissances mondiales que sont les Etats-Unis d’Amérique, la Russie, la Chine, Israël et la France ont fait usage de ceux-ci pour chercher à maîtriser la crise.


I. Une anticipation des services de renseignement américains niée par l’administration Trump ?


Les quatre grandes puissances mondiales semblent avoir compris le rôle que pouvaient jouer les services de renseignement pour faire pencher la balance dans cette crise. Néanmoins, concernant, les Etats-Unis, les services de renseignement semblent avoir été peu écoutés avant la propagation du virus à travers le pays.

En effet, les analystes des agences de renseignement américaines avaient déjà alerté les autorités américaines et le président américain, Donald Trump, bien avant le déclenchement de la crise[1]. Des notes de renseignement du National Center for Medical Intelligence (NCMI) de l’US Army indiquaient une inquiétude concernant la situation dans la région de Wuhan, en Chine, dès novembre. Transmises à la DIA, l’agence de renseignement de la défense sous juridiction du département de la défense, puis à la Maison Blanche, elles n’ont vraisemblablement pas été prises en compte par Donald Trump alors que son pays est, de loin, le plus touché par la pandémie. Si la prévision du renseignement américain n’a pas entraîné une action rapide pour contenir rapidement le virus, les services continuent à mener un travail important pour juguler la pandémie. La CIA[2] continue de travailler d’arrache-pied et a notamment permis de prouver que les autorités chinoises avaient sous-estimé le degré de propagation du virus et les répercussions économiques.

Il semble, ainsi, que la déconnexion entre le travail du renseignement américain et les décisions politiques de l’administration Trump qui ont mis à mal les Etats Unis persistent.


II. L’activisme des services de renseignement russes et chinois


Les deux puissances ont semblé profiter de l’expertise des services de renseignement pour lutter au mieux face à la propagation du virus[3]. Au sein de la “Task force” contre le COVID-19 créée récemment et dirigée par Mikhaïl Michoustine, les représentants des services de renseignement occupent un rôle de prestige. Vladimir Poutine, lui-même issu du FSB, service de renseignement intérieur de la Fédération de Russie, a jugé qu’ils permettraient de renverser, rapidement, la tendance dans la Fédération. Les dirigeants du FSB, ont ainsi fait partie du groupe de travail créé par Vladimir Poutine. Outre cet engagement dans la gestion de crise au niveau étatique, les services de renseignement sont une arme utilisée par le gouvernement fédéral pour éclaircir la situation mondiale et, selon certains spécialistes du renseignement déstabiliser les démocraties occidentales[4] .L’espionnage de la population russe ne serait pas étonnant. De plus, des “trolls” appartenant aux services de renseignement sembleraient faire circuler des “fake news” pour perturber la capacité des démocraties occidentales à faire face à l’épidémie.

La Chine, comme la Russie, a, quant à elle, été soupçonnée d’utiliser ses services de renseignement pour masquer la réalité de la crise dans le pays mais aussi d’utiliser des “trolls” pour influencer l’opinion publique des pays occidentaux.


III. Le renseignement au cœur de la gestion de crise en Israël


Comme le relate le journal Le Monde, les services de renseignement israéliens sont fortement impliqués pour permettre à l’État de détenir rapidement du matériel médical. Le Mossad, service de renseignement extérieur d'Israël, s’est vu confier comme nouvelle mission la coordination de l’achat de matériel médical à l’étranger. Cela lui permet de disposer d’outils de renseignement pour lutter contre la crise plus efficacement alors que le pays semble détenir des infrastructures médicales et un système de santé faibles par rapport aux puissances occidentales, notamment. Selon le directeur du Mossad[5], dans sa déclaration du 31 mars, le service serait même prêt à subtiliser du matériel médical acheté par d’autres pays. Le Shin Bet, service de renseignement intérieur, est également utilisé par le pouvoir. Il a été missionné par Benyamin Netanyahou, le premier ministre israélien, pour surveiller le déplacement des malades[6]. Plus encore, jusqu’au 14 avril[7], le gouvernement lui a permis d’utiliser son programme permettant d’avoir accès aux données privées des téléphones portables et des cartes de crédit.

Ainsi, les lacunes industrielles d'Israël concernant la production de matériel médical ainsi que la concurrence internationale ont incité le gouvernement israélien à utiliser ses services de renseignement à plein régime.


IV. Le cas de la France


Les services de renseignement français semblent être moins employés face à la crise sanitaire, par tradition. Leur rôle n’a pas été directement de juguler la crise mais d’anticiper les menaces sécuritaires et économiques liées au confinement qui s’est maintenu jusqu’au 11 mai et à la pénurie de masques.

Les services du Ministère de l’Intérieur ont vraisemblablement eu le rôle le plus important au cours de cette crise. La direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), service de sécurité intérieure, a ainsi publié des notes[8] concernant le risque d’ingérence économique par des puissances étrangères avec le développement du télétravail en confinement, la menace terroriste, ou les volontés d’actions violentes par les groupuscules de droite forte et de gauche révolutionnaire après la fin du confinement le 11 mai. De plus, la DGSI a été engagée concernant le problème de la pénurie des masques au début de la crise, en France. Elle a notamment eu pour rôle de repérer les entreprises capables de produire des masques afin d’anticiper la production[9]. Le service central du renseignement territorial (SCRT) composé majoritairement de policiers et depuis peu de militaires de la Gendarmerie Nationale a eu des missions similaires à la DGSI. Son rôle principal a été d’anticiper les conséquences économiques de la crise sur les sociétés.

Toutefois, les services de renseignement du Ministère des Armées ont également été fortement employés pendant la crise. Le Général Eric Bucquet, patron de la Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD), le service de renseignement dont dispose le ministre des Armées pour assumer ses responsabilités en matière de sécurité du personnel, des informations, du matériel et des installations sensibles, explique que son service est également mobilisé pour s’assurer du bon fonctionnement de l’opération “Résilience”[10], mission dévolue aux forces armées pour faire face au coronavirus.

Ainsi, les services de renseignement ont été mobilisés face à la crise mais engagés de manières très différentes ce qui s’explique par des traditions d’utilisation des services de renseignement très variées selon les Etats.



[1] Le Huffpost, “La Maison Blanche alertée en novembre sur un risque de "cataclysme"? Le Pentagone dément”, Le Huffington post, 9 avril 2020, disponible sur https://www.huffingtonpost.fr/entry/la-maison-blanche-aurait-ete-alertee-des-novembre-sur-les-risques-de-lepidemie-de-coronavirus_fr_5e8e510dc5b6b371812b7027 [2] Armin Arefi, “Coronavirus : les renseignements américains l'avaient prévu”, Le Point, 31 mars 2020, disponible sur https://www.lepoint.fr/monde/coronavirus-les-renseignements-americains-l-avaient-prevu-31-03-2020-2369520_24.php# [3] Ali Laidi, “Covid-19 : les espions sortent de l'ombre pour lutter contre la pandémie”, France 24, 24 avril 2020, disponible sur https://www.france24.com/fr/20200424-covid-19-les-espions-sortent-de-l-ombre-pour-lutter-contre-la-pand%C3%A9mie [4] Ali Laidi, “Covid-19 : les espions sortent de l'ombre pour lutter contre la pandémie”, France 24, 24 avril 2020, disponible sur https://www.france24.com/fr/20200424-covid-19-les-espions-sortent-de-l-ombre-pour-lutter-contre-la-pand%C3%A9mie [5] Louise Imbert, “Coronavirus : Israël mobilise son renseignement et l’armée dans la course au matériel médical”, Le Monde, 11 avril 2020, disponible sur https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/11/coronavirus-israel-mobilise-son-renseignement-et-l-armee-dans-la-course-au-materiel-medical_6036325_3210.html [6] Sebastien Seibt, “Coronavirus : Israël recourt à la surveillance technologique massive pour freiner la pandémie”, France 24, 20 mars 2020, disponible sur https://www.france24.com/fr/20200320-coronavirus-isra%C3%ABl-recourt-%C3%A0-la-surveillance-technologique-massive-pour-freiner-la-pand%C3%A9mie [7] The Times of Israel, “Le cabinet prolonge l’autorisation du Shin Bet à pister les mobiles”, The Times of Israel, 8 avril 2020, disponible sur https://fr.timesofisrael.com/le-cabinet-prolonge-lautorisation-du-shin-bet-a-pister-les-mobiles/ [8] Jean Chichizola, “Terrorisme, espionnage… La DGSI ne désarme pas”, Le Figaro, 15 avril 2020, disponible sur https://www.lefigaro.fr/actualite-france/terrorisme-espionnage-la-dgsi-ne-desarme-pas-20200415 [9] Mikael Roparz, “Coronavirus : comment le Covid-19 bouleverse le travail des services de renseignement ?”, France Bleu, 27 avril 2020, disponible sur https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/coronavirus-comment-les-services-de-renseignement-se-reorganisent-a-cause-du-covid-19-1587979217 [10] Vincent Lamigeon, “Espionnage économique, Covid-19...les confidences d'un patron du renseignement”, Challenges, 10 avril 2020, disponible sur https://www.challenges.fr/entreprise/defense/le-cyberespionnage-en-progression-constante-est-sans-doute-le-mode-d-action-le-plus-redoutable_705544

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