Les dessous de la crise pétrolière

Mis à jour : mai 7

Par Achille WAGNER

Ou quand la pandémie mondiale liée au Covid 19 a failli attiser les feux d’une guerre énergétique entre la Russie et l’Arabie Saoudite, pour déboucher aujourd’hui sur un possible accord historique. Retour sur un scénario inédit.


Les 5 et 6 mars dernier les pays membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) ont convenu d’une réduction de la production de barils avec pour objectif principal une baisse de l’offre dans le but de stabiliser le prix du pétrole. Cependant, face au refus catégorique de la Russie pour éviter une possible perte de ses parts de marché face au pétrole de schiste américain, la réunion n’a pu aboutir sur un consensus. Le 3 avril, le président américain Donald Trump avait pourtant assuré qu’un accord avait été trouvé entre Moscou et Riyad sur une réduction de la production de l’ordre de 10 voire 15 millions de barils. Si cette information a été démentie par la Russie, elle a eu pour effet de faire rebondir temporairement les cours de 30%, entraînant également une réaction de l’Arabie Saoudite qui à travers son agence officielle SPA a appelé à une réunion urgente de l’OPEP le 6 avril, puis le 9.


Si le refus de la Russie, de diminuer sa production, a bloqué les possibles avancées de l’OPEP en mettant en péril une stabilisation des prix, il n’en demeure pas moins que le revirement de la stratégie saoudienne a largement contribué à la « descente aux enfers » du baril de Brent. En effet, il convient de rappeler que suite à l’échec des négociations les 5 et 6 mars dernier, Riyad avait pris la décision, le 7 mars, d’augmenter drastiquement sa production pétrolière de 2,5 millions de barils par jour. Cette annonce a eu pour conséquence une baisse de 3,52% du prix du baril de Brent à Londres [1]. Cette stratégie de « l’inondation par le volume » dans le but de contrer la Russie pouvait toutefois se révéler inefficace compte tenu du seuil de rentabilité de l’exploitation pétrolière saoudienne.


En effet, si l’Arabie Saoudite possède le coût d’extraction le plus faible au monde situé à 2,5 dollars [2] il n’en demeure pas moins que le baril doit être autour de 80 dollars pour pouvoir assurer son seuil de rentabilité. Or, dans cette guerre du prix, la Russie pouvait tenir environ dix ans avec un baril entre 25 et 30 dollars pour assurer son seuil de rentabilité selon des déclarations de Vladimir Poutine [3]. Et ce, en raison du fond souverain russe qui possède une réserve nette de 150 milliards de dollars, sans compter une réserve de 2 270,56 tonnes d’or [4]. La question est donc de savoir qui de la Russie ou de l’Arabie Saoudite aurait eu le plus à perdre, sachant que le royaume Wahhabite compte énormément sur les dividendes de la manne pétrolière pour son grand plan de diversification économique autrement appelé « Vision 2030 ».


Au milieu de ce duel les États-Unis ont fait office de médiateur. En effet, Donald Trump souhaitait au plus vite une stabilisation du marché pour éviter un effondrement du pétrole de schiste américain. La chute du baril à 20 dollars a par exemple entraîné, aux États-Unis, une perte de 2 milliards de dollars, le 9 mars dernier, pour l’entreprise « Continental Resources » qui est l’un des plus gros producteurs de pétrole et de gaz de schiste. De fait, les emplois des bassins de production du Texas et de l’Oklahoma pouvaient être menacés, si la crise s’était intensifiée, d’autant que ces États sont des territoires clés pour assurer une éventuelle réélection de Donald Trump.


Le 9 avril les pays producteurs de pétrole réunis dans un format OPEP + ont décidé d’une réduction de la production mondiale, pour les mois de mai et juin, de 10 millions de barils par jour. Une seconde réduction est également prévue pour le mois de juillet, à hauteur de 8 millions de barils. Enfin une troisième réduction de 6 millions de barils par jour est planifiée pour la période janvier 2021 à avril 2022. Pour autant, le Mexique s’est opposé au règlement d’un tel accord, considérant qu’il serait trop préjudiciable pour ses intérêts. En effet, l’accord prévoit une réduction de la production mexicaine de l’ordre de 400.000 barils par jour. Le président Andres Manuel Obrador a affirmé ne pouvoir opérer qu’une réduction de 100.000 barils, empêchant ainsi une sortie de crise.


Cependant, le 10 avril [5], le Mexique a annoncé être en mesure de ratifier le possible accord de l’OPEP +. Ce revirement, inédit, fait suite à l’intervention de Donald Trump auprès de son homologue mexicain. En effet, les États-Unis ont assuré pouvoir prendre à leur charge une partie de la réduction de barils demandée au Mexique, et ce à hauteur de 250.000 barils. Si les détails de l’accord entre le Mexique et les États-Unis n’ont pour l’instant pas été transmis aux délégués de l’OPEP, il n’en demeure pas moins que l’action de Donald Trump peut permettre de déboucher sur un accord historique. Il est ironique de noter que si les États-Unis ont souvent été invités à participer à des réunions de l’OPEP, Donald Trump les a systématiquement déclinées en raison de la loi américaine « anti-trust » qui rend impossible la participation américaine à ces réunions.


Les effets d’un tel accord sur les marchés financiers se sont fait ressentir dès le 13 avril. En effet, les cours ont connu une hausse de 3% qui, dans le détail, permet d’apprécier un rebondissement du baril WTI à 23,5 dollars et du baril de Brent à 32,46 dollars. Si cet accord reste inédit dans l’histoire de l’OPEP, il permet ainsi en temps de crise de structurer le marché et de trouver un semblant d’équilibre énergétique entre la Russie, les États-Unis et l’Arabie-Saoudite.


Reste à savoir maintenant si cette baisse drastique va permettre d’établir une hausse significative, dans le temps, du prix du baril, compte tenu du fait que de nombreux pays comme le Nigéria, la Norvège ou encore l’Algérie, dépendent de manière conséquente des revenus liés à l’exploitation pétrolière. Il est possible également, pour préparer « le monde de demain », de se demander si les États-Unis vont enfin « franchir le Rubicon » : intégrer pleinement l’OPEP pour peser sur le marché mondial de l’énergie pétrolière. Si aujourd’hui la Maison Blanche compte beaucoup sur sa diplomatie avec l’Arabie-Saoudite, en utilisant le royaume Wahhabite, pour faire valoir ses droits au sein de l’OPEP, l’entrée des États-Unis dans le Cartel pourrait être un signe de stabilité à destination des marchés financiers.


Malgré les baisses de production décidées, le cours du baril américain WTI s’est effondré de manière significative ce lundi 20 avril pour atteindre un prix négatif de -37,63 dollars. C’est un évènement historique inédit. Ce prix s’explique par une vente massive sur les marchés. Pour compenser cette crise le président américain Donald Trump a décidé d’acheter pas moins de 75 millions de barils afin de combler la réserve stratégique des Etats-Unis [6]. Cette annonce a eu pour effet de faire rebondir le prix à un taux positif de 1,10 dollars mardi matin. Désormais tous les regards sont portés vers les contrats en cours de négociation pour le mois de juin, contrats qui affichent actuellement un prix de 21 dollars le baril en Asie, et de 20,43 dollars à New-York. Il reste donc à savoir si les marchés vont réussir à retrouver un « sentiment de confiance », pour le mois de juin, en vue de stabiliser le prix du baril, et si les Etats-Unis exigeront une action concertée de l’OPEP.


[1] Pétrole : l’Arabie saoudite ouvre grand les vannes, la guerre des prix s’intensifie, Challenges, 11.03.2020

[2] Aramco : les coûts d’extraction les plus bas du monde, Les Échos, 10.04.2019

[3] Poutine « certain » que l’économie russe sortira « renforcée » de la crise pétrolière, le monde de l’énergie, 11.03.2020

[4] La Russie augmente encore ses réserves d’or, Sputnik, 21.01.2020

[5] Mexico Says It Made OPEC+ Oil-Outputs Cuts Deal With Trump, Bloomberg, 10.04.2020

[6] Trump: achat de 75 millions de barils de pétrole pour ajouter à la réserve stratégique, Le journal de Montréal, 20.04.2020

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N°RNA W691090048 - n° de parution 20160011