Le Beauvau de la sécurité : première table ronde sur le lien police-population

Par Hugo Gabillard

Le lundi 8 février s’est tenue la première table ronde du “Beauvau de la sécurité” [1] au ministère de l’Intérieur. Présidée par Gérald Darmanin, elle a permis à des responsables de la police nationale et de la gendarmerie, des représentants des syndicats de police, des gendarmes du conseil de la fonction militaire de la gendarmerie (CFMG) [2], des parlementaires, des maires, ou encore des experts des questions de sécurité publique d’échanger sur les relations entre les forces de sécurité intérieure (FSI) et la population [3]. Toutefois, comme le souligne Antoine Albertini du journal Le Monde [4], de nombreux acteurs ont été oubliés à l’instar de collectifs de citoyens, de représentants de la société civile ou encore d’universitaires spécialistes. Certains de ces acteurs extérieurs auraient pu porter la contradiction alors qu’un consensus assez net a pu être remarqué entre les différents intervenants. De plus, un sondage de l’IFOP [5], évoqué durant la première table ronde montre que l’action des FSI serait illégitime selon certaines catégories de la population [6]. Au cours du déplacement de Gérald Darmanin en région Auvergne-Rhône-Alpes (Chambéry, Annemasse, Oyonnax…) dans le cadre du “Beauvau de la sécurité” dans les territoires, des pistes d’amélioration entre la police et la population ont aussi été développées.


Améliorer la communication des forces de sécurité intérieure ?


De nombreux intervenants à l’instar de Matthieu Valet, secrétaire national adjoint du syndicat indépendant des commissaires de police (SICP) ont insisté sur la nécessité d’améliorer la communication du ministère de l’Intérieur afin de montrer les actes héroïques des policiers et des gendarmes ou la résolution des “belles affaires” [7]. Selon certains intervenants, un modèle de communication institutionnelle réussie est celui du ministère des Armées, qui parviendrait à montrer, avec beaucoup de talent, l’action de l’Armée française et des civils de la défense, que ce soit sur le territoire national ou en opérations extérieures (OPEX). Toutefois, le ministre de l’Intérieur a insisté sur l’obstacle auquel faisait face son ministère: l’article 11 [8] du code de procédure pénale empêche dans de nombreux cas la police et la gendarmerie nationales de communiquer sur certaines enquêtes, les procédures et les instructions se devant d’être secrètes.


Vers une remise en cause de la “politique de chiffre” et le rétablissement d’une véritable “police de proximité”?


Dans les débats concernant l’action des FSI, certains chercheurs et fonctionnaires de police n’hésitent pas à rappeler le changement de paradigme dans l’utilisation des policiers au sein des quartiers populaires. En 2003, Nicolas Sarkozy [9], alors ministre de l’Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales, décide de la fin de la “police de proximité”, qui permettait aux policiers, dans les quartiers, d’agir en amont dans une optique préventive par la construction de liens de proximité avec les habitants. Ce revirement, rappelé par certains représentants des syndicats de la police nationale durant cette première table ronde, aurait accru la défiance de certaines catégories de la population envers les FSI. Insistant sur la dimension répressive, dans le but d’améliorer les statistiques de la délinquance, cela aurait , de facto, eu pour conséquence une défiance réciproque entre policiers et habitants des quartiers populaires. Cela est d’autant plus inquiétant que le directeur général de la police nationale (DGPN), Frédéric Veaux, a posé un constat presque fataliste: “ Une partie de la population est définitivement irréconciliable avec la police” [10]. Le ministre de l’Intérieur a répondu aux arguments concernant la “politique du chiffre” en indiquant que l’efficacité des politiques publiques ne pouvait être analysée sans données chiffrées [11]. De plus, la police de proximité a été réintroduite en 2017 sous le nom de “police de sécurité de quotidien” [12] quand Gérard Collomb était ministre de l’Intérieur.


Une présence accrue des FSI sur la voie publique pour améliorer leur image ?

De nombreux élus et des représentants syndicaux de la police nationale ont partagé un constat similaire: les gendarmes et les policiers ne seraient pas assez sur le terrain, emprisonnés par des contraintes procédurales trop importantes. Henry Leroy, sénateur Les Républicains des Alpes Maritimes, présent lors de la première table ronde, a notamment affirmé que plus on voit les FSI sur le terrain, “plus elles sont respectées par la population”. Ce sentiment a également été partagé par David Le Bars, secrétaire général du Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN), selon lequel “les actions classiques, qui consistent à rassurer” sur la voie publique ne sont pas encore assez développées. Le ministre de l’Intérieur semble avoir approuvé ces revendications. Durant ses déplacements récents dans la région Auvergne Rhône Alpes [13] (Annemasse, Oyonnax, Chambéry…), il a promis la création de nouveaux postes de fonctionnaires de police “de terrain” dans de nombreuses communes et notamment à Oyonnax dans l’Ain, commune qui a été touchée par de nombreuses violences urbaines en novembre 2020. Outre l’augmentation des effectifs de FSI dans les quartiers “sensibles” de la région au sein notamment des “quartiers de reconquête républicaine” [14], Gérald Darmanin a insisté sur la diversité des unités et missions des FSI en Savoie. Le Beauvau de la sécurité ne consiste pas qu’à l’amélioration de l’action des unités de police “répressives” de sécurité publique ou de maintien de l’ordre mais également d’améliorer l’action d’unités dont l’action est moins connue comme les compagnies républicaines de sécurité en montagne [15]. À Annemasse, plusieurs sujets ont été évoqués dont la coopération transfrontalière, l’inauguration du nouveau commissariat mais également le coût de la vie supporté par les policiers.

D’autres régions vont également avoir des effectifs de police supplémentaires dans les territoires dits de “reconquête républicaine”. La ville de Marseille, alors divisée [16] politiquement sur les questions de sécurité, va notamment, selon Gérald Darmanin, voir arriver 100 policiers supplémentaires en 2021.




[1] La première table ronde est à retrouver sur la page YouTube du ministre de l’Intérieur, au lien suivant: https://www.youtube.com/watch?v=LpNxWxkvHMQ&t=8700s

[2] Les gendarmes, militaires par statut, ne peuvent pas affirmer leurs revendications par le biais de syndicats, encore interdits dans les armées malgré la condamnation de la France pour cela en 2014 par la Cour européenne des droits de l’homme, après saisine par un officier de gendarmerie. Leur devoir de réserve ainsi que leur statut militaire font qu’ils sont moins revendicatifs que les policiers. C’est aussi pourquoi ils se sont moins exprimés durant cette première table ronde.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2014/10/02/la-france-condamnee-parce-qu-elle-interdit-les-syndicats-dans-l-armee_4499256_3224.html

[3] La liste des invités et des sujets abordés du Beauvau de la sécurité à retrouver sur: https://www.interieur.gouv.fr/Actualites/L-actu-du-Ministere/Le-Beauvau-de-la-securite

[4] Pour une critique de la première table ronde du Beauvau de la sécurité, voir l’article du Monde suivant: https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/02/09/premier-rendez-vous-manque-pour-le-beauvau-de-la-securite_6069292_3224.html

[5] Voir le sondage de l’IFOP concernant les relations police-population du 25 janvier 2021: https://www.ifop.com/publication/le-regard-des-francais-sur-la-police-dans-le-cadre-du-beauvau-de-la-securite/

[6] Les jeunes de moins de 35 ans, les sympathisants politiques de partis de gauche (notamment de la France Insoumise) trouveraient l’action des FSI moins légitime.

[7] Intervention à retrouver sur le lien de la page YouTube du ministre de l’Intérieur cité précédemment.

[8]Sauf dans le cas où la loi en dispose autrement et sans préjudice des droits de la défense, la procédure au cours de l'enquête et de l'instruction est secrète.”

[9] Nicolas Sarkozy voulait que les policiers dans les unités de police de proximité ne soient plus des “travailleurs sociaux”.

[10] Frédéric Veaux a utilisé ces mots le lundi 8 février lors du Beauvau de la sécurité à retrouver sur la page YouTube de G.Darmanin.

[11] Dans le baromètre de l’action publique, les données concernant les FSI sont: le nombre d’ordonnances de protection délivrées (violences faites aux femmes), le nombre d’heures de patrouilles sur la voie publique, le nombre d’amendes forfaitaires délictuelles dressées pour la lutte contre les stupéfiants, le nombre de contrôles réalisés dans le cadre des PLR-Q et des CLIR, et le nombre de morts sur les routes.

[12] Pour une description des dispositifs de la police de sécurité du quotidien: https://www.interieur.gouv.fr/Actualites/Police-de-securite-du-quotidien

[13] Gérald Darmanin s’est notamment rendu à Chambéry, en Savoie, et dans l’Ain: https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/ain/darmanin-a-oyonnax-renfort-de-6-policiers-pour-maintenir-la-brigade-anti-criminalite-1957837.html

[14] Le ministre de l’Intérieur a annoncé à plusieurs reprises des renforts à Annemasse, Oyonnax et dans la métropole de Lyon.

[15] Gérald Darmanin s’est rendu à Chambéry pour rendre hommage aux secouristes de la CRS-montagne de Savoie, décédés en décembre 2020.

[16] Des tensions vives se sont développées dernièrement entre la municipalité de Marseille et l’État. Le ministre de l’Intérieur a remis en cause le moratoire sur la vidéoprotection porté par le maire et les représentants du “Printemps marseillais”. Il a même décidé d’une visite surprise dans la cité phocéenne et a promis la création de nouveaux postes de la police nationale: https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/marseille/gerald-darmanin-annonce-300-policiers-supplementaires-a-marseille-dont-100-en-2021-1959502.html

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