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La Polémosphère

Mis à jour : 7 mai 2020

Par Laurent DANET

           

Dans un précédent article consacré au point chaud afghan, nous avions fait état de la nécessité de nouveaux outils d’intelligibilité pour penser le conflit militaire contemporain [1]. Quelques éléments avaient déjà été proposés et réunis sous le principe de la « polémosphère ». Ce dernier néologisme décrit un nouveau rapport des critères spatiaux, temporels, et sociaux du conflit collectif armé.

Cependant, contrairement de ce que l’on a pu observer par le passé, l’évolution rapide de la guerre ne se double pas d’une mutation aussi vive de l’Etat, mais plutôt de leur ensemble. C’est le système  international qui prend en charge la transformation politique qui accompagne toujours les changements militaires [2].


Nexum et Polemos.


Au temps des batailles classiques, avant la seconde guerre de trente ans [3] (1914-1945), le conflit armé était géographiquement concentré sur le champ de bataille, intense dans la durée réduite des opérations militaires. Ces caractéristiques se sont transformées sous l’effet cumulé de trois convergences [4]. D’abord la mondialisation, terme regroupant des phénomènes de rencontre des civilisations impulsés par les explorations européennes du seizième siècle. Ensuite la globalisation économique, débutée dans les années soixante aux Etats-Unis lorsque les premières entreprises américaines délocalisèrent leurs ateliers en Amérique latine pour faire face à la concurrence nippone. Enfin la télécommunication médiatique [5] apparue à la même époque qui incite à une lecture émotive collective de faits spectaculaires offerts en pâture à toute l’humanité. Les verrouillages politiques de la colonisation et de la Guerre Froide empêchèrent longtemps la rencontre de ces connexions respectivement culturelle, économique, et médiatique. Mais le dégel définitif de 1991 libéra l’action planétaire du triple nexum [6].


Sous ces auspices, nous allons voir comment le lieu du conflit collectif armé s’est progressivement dilaté du champ de bataille à la Terre entière [7]. De la même manière, sa durée s’étale désormais à l’infini, sans déclaration de guerre ni armistice [8]. Son intensité décrut proportionnellement à l’expansion de son théâtre d’opération et da sa durée, comme la température d’un gaz diminue avec son expansion volumique, à tel point que l’ensemble des conflits armés semblent parfois interconnectés et s’expriment avec une intensité aussi faible qu’isotrope [9].

        

La polémosphère est le champ d’action de ce conflit collectif armé unique, ubique, constant, et assourdi. Quelle est sa structure interne ?

           

Le triple nexum a instauré un champ de connaissances, c’est-à-dire un lien social culturel par la mondialisation qui abolit les cadres traditionnels des collectivités humaines [10]. Le travail de sape des réalités scientifiques occidentales relativisèrent dans la douleur les vérités locales jusqu’alors isolées. Mais le trio généra également un réseau de flux exogènes, c’est-à-dire un lien social économique par la globalisation qui tissa une toile de transferts de biens artisanaux ou manufacturés par lesquels les collectivités échangent non-seulement des biens matériels, mais aussi des parties d’elles-mêmes [11]. Enfin une relation affective, un lien social événementiel entre individus par la télécommunication qui parachève l’édifice social en permettant, en plus de connaître et de sentir, de ressentir l’autre dans la communion médiatique de sa souffrance [12]. Les stratèges contemporains soulignent pour cette raison que la victoire moderne procède de la conquête des cœurs des membres d’une population plutôt que de leur territoire [13]. Il faut susciter la soumission par l’adhésion, et l’adhésion par l’estime. Il s’agit en effet de s’imposer dans l’intériorité de chacun [14], là où s’établit désormais le contact social entre collectivités humaines. Dénudées par la mondialisation, contactées par la globalisation, et pénétrées par la télécommunication, c’est désormais dans le for intérieur de chacun des membres qui les composent [15], que se situe le front.

           

La polémosphère née de la convergence de ces trois phénomènes historiques relie dès lors tous les habitants du monde [16], qui prennent parti pour les belligérants de conflits autrefois locaux par solidarité humanitaire, proximité culturelle, intérêt, morale universaliste, ou plus simplement en tant que victime collatérale télé-agressée par partage du fardeau affectif. Une telle fabrique de partisans passifs peut se résumer par la phrase type : « Le front en chaque personne, et plus personne sur chaque front. ». Tout le défi politico-stratégique d’un monde ni en guerre ni en paix, qui annihile tout règlement des conflits par les voix classiques militaires et juridiques, consiste à empêcher les partisans passifs au bord de l’action, au seuil de la belligérance, de devenir des partisans actifs.

           

Le bouillon médiatique mondial suscite en chacun divers stimuli incitant à la prise de position immédiate, au cœur de conflits armés objectivement étrangers. Il agrège les conflits par l’adhésion des fors intérieurs, rendant illusoire tout traitement uniquement local Cet espace polarisateur porte le local jusqu’à l’universalité des résonnances intérieures, génère, réactive, entretient, et mêle des conflits par leur délocalisation, puis leur prégnance sur la planète entière [17]. On constate ainsi l’apparition de grilles de lecture normatives, partiales, et fantasmatiques, reliant des conflits souvent totalement étrangers les uns aux autres [18]. La dialectique événement extérieur-for intérieur s’articule parfaitement sur les rapports bijectifs entre mémoire et histoire.


Mémoire et histoire.


En apparence, le duo mémoire-histoire peut paraître trop extérieur au conflit armé, ou bien indirectement lié au sujet qui nous intéresse : les transformations contemporaines incessantes du conflit collectif armé. Pourtant, nombre de chercheurs admettent désormais son implication dans les soubassements des luttes entre collectivités politiques humaines [19], une remarque qui nous intéresse aux vues des connexions médiatiques des fors intérieurs décrites plus haut. Il se pourrait en effet que ce duo soit apparu sous le joug de la télécommunication identificatoire, qui mobilise des communautés d’appartenances à partir d’un fait divers mettant en cause l’un de leurs membres, pour devenir un générateur de tensions dont l’accumulation débouche fatalement sur le conflit ouvert [20].

         

Il serait possible de modéliser brièvement les remarques pertinentes des chercheurs travaillant sur ce sujet, pour en faire un paradigme d’intelligibilité utilisable dans le cadre de notre analyse.

           

Les assertions consensuelles qui rassemblent les auteurs dont les travaux s’attachent aux liens complexes entre histoire et mémoire [21] soulignent d’une part que ces deux formes d’appréhension du vécu ne se confondent pas tout en étant inextricablement liées l’une à l’autre, et d’autre part que si l’histoire tente d’être objective en étudiant des événements clos, la mémoire partagée s’avère davantage un outil de revendications de dette morale réactualisée dans un intérêt politique contemporain précis. [22] La mémoire, dans le sens politique qui lui est attribué ici, est toujours liée à une souffrance collective vécue avec plus ou moins de frustrations selon les individus concernés. Elle peut s’attacher à un âge d’or à l’aune duquel on mesure le déclin actuel, une décadence humiliante difficile à supporter, ou au contraire une période de traumatisme collectif dépassable uniquement par la contrition perpétuelle.

           

Sur le schéma ci-dessus, nous voyons les mémoires concurrentes s’efforcer d’obtenir la reconnaissance historique officielle. Ce canal d’importation dans le présent de tels ressorts de revendications influence les décideurs via l’opinion publique. La rétrogradation du vrai [23] qui consiste à appréhender le passé avec en fonction de la mentalité du moment, s’incarne dans le corps académique des historiens qui sélectionne les mémoires dignes de figurer dans l’histoire officielle. On observe donc une rotation perpétuelle entre histoire, rétrogradation du vrai, mémoire, et reconnaissance officielle.

           

Histoire et mémoire fusionnent dans l’espace médiatique [24]. L’avalanche mémorielle concurrentielle s’inscrit dans l’explosion des télécommunications. Elle est indispensable pour saisir les ressorts sociologiques inhérents à la polémosphère : L’histoire est devenue le champ de bataille des fors intérieurs, et les armées ont été remplacées par les collectivités mémorielles. En d’autres termes, la mémoire est la phalange, la légion, le régiment des fors intérieurs des membres d’un même groupe revendicatif. Qui a le passé le plus brillant ? Qui a le plus souffert ? C’est nous ! Répond comme un seul homme la procession de peuples qui se bousculent devant la porte de la Reconnaissance. Le résultat est le même, l’individu qui descend d’un peuple naguère dominant ou martyr veut voir le respect dans le regard de l’autre. Qu’il soit un Descendant ou un Survivant, sa présence doit en imposer. Comme un adolescent, c’est à la lisière de la vie et de la mort [25], qu’il y aille par déclin ou qu’il en revienne par renaissance, que l’existence et le vécu, le présent et le passé, sont les plus proches, et que l’on sur-vit par rapport aux autres collectivités politiques concurrentes. Reconnaissance et renaissance historiques s’avèrent donc très liées par les médiatisations mémorielles, dont la bousculade exacerbée est devenue le lieu privilégié des concurrences entre collectivités politiques. A cet égard, l’irruption mémorielle est bien une légitimité détournée, un pis-aller, du recours anthropologique au conflit collectif.

           

Mais alors pourquoi, d’une manière plus prosaïque, des conflits mnémoniques permanents au lieu des conflits armés traditionnels de naguère ? Parce que les obstacles juridiques plantés dans l’espace des conflits collectifs armés classiques incitent les collectivités humaines concurrentes à utiliser de nouveaux moyens pour se combattre.

           

Les trois actions juridiques appliquées à l’espace-temps de la guerre ont su engendrer de très bons moyens de modération des heurts militaires [26]. Elles peuvent se traduire respectivement par l’encadrement [27], la moralisation [28], et l’institutionnalisation [29]. Mais ce parcours vers l’interdiction du recours anthropologique à la guerre pour évacuer des tensions ou régler un différent, généra puis accéléra l’apparition de deux moyens détournés de compensation. L’insuffisance en termes de défoulements offerts par ces deux soupapes peut expliquer parfois les pics de comportements vindicatifs et haineux incontrôlables que tâchait d’orienter justement le juridisme supranational. La guerre, conflit spatial organisé, céda la place à :

  • D’une part l’apparition de crises politiques internationales, en l’occurrence des polarisations instantanées du système mondial en fonction d’un conflit local, militaire ou non. Des bouffées affectives collectives bondissant comme des geysers entre les plaques de l’armature juridique internationale. C’est le conflit spatial inorganisé.

  • D’autres part le surgissement des conflits mémoriels qui taraudent les relations internationales contemporaines [30]. C’est le conflit temporel organisé.

           

Ces deux formes de conflits existaient avant l’étouffement du conflit militaire, cependant ils ne débordaient pas les protagonistes et ne restructuraient pas constamment le système politique mondial.

           

Ainsi, durant que le triple nexum connectait les peuples du monde par les fors intérieurs des individus, la triple action juridique impulsée d’abord en Europe occidentale puis dans le monde entier bâillonna le seul moyen connu jusqu’alors pour dépasser les animosités. Sur toute la planète, l’intégration civile des individus coïncida avec l’interdit militaire des collectivités. Crises politiques internationales et conflits mémoriels traduisent les contagions affectives chargées de recruter les partisans passifs ou actifs faisant masse, ou même mieux, faisant corps pour condamner publiquement l’ennemi, ou le combattre physiquement [31]. Et la nature subjective de cette course au recrutement ne peut se voir imposer une quelconque contrainte technique ou légale. Comme si la violence de quelques uns s’épanchait dans l’agitation du grand nombre.

           

Le lien existant entre mémoire et identité [32], les effets « boule de neige » entraînés par les identifications en chaîne sur lesquelles reposent les contagions affectives, autrement dit le recrutement international des soutiens actifs ou non à des conflits autrefois confidentiels, mondialisent les tensions de conflits endémiques qui constellent le monde international.

           

Un simple conflit foncier dans le désert du Néguev entre un kibboutz israélien et un village palestinien devient au travers de la politique nationale classique un enjeu entre Israël et l’autorité palestinienne. Cependant, par médiatisation puis contagion affective, l’animosité gagne le monde arabe qui ne peut juridiquement recourir à une guerre, même limitée. Alors l’enjeu devient un point focal entre les mondes anglo-saxon et musulman en réactivant l’hétérogénéité entre la vision mercantile, individualiste, et moderne de l’Homme du premier face à l’inclinaison moraliste, communautaire, et traditionnelle du second. La crise gagne ensuite les rancœurs latentes entre l’Occident ex-colonisateur et le Tiers-monde ex-colonisé s’identifiant au village palestinien dépouillé de son territoire ancestral. Les Noirs africains s’insurgent contre l’esclavagisme ignoré par l’Occident tandis que les Juifs rappellent le monde à son devoir de mémoire envers la Shoah en taxant d’antisémitisme tous ceux s’opposant à la politique d’Israël. Face à l’opinion publique mondiale attentive, l’Occident réaffirme son combat pour l’extension de la démocratie, et le Tiers-monde rejoint par la Russie, sa lutte contre l’impérialisme persécuteur. Dès lors, le conflit foncier local devient insoluble, et donc interminable. Chaque phrase, chaque acte, peut envenimer les tensions mondiales et perturber irrémédiablement l’édifice fragile de l’équilibre international.

           

Le moindre incident local peut ainsi réveiller les irrésolus archétypaux des inconscients collectifs [33], qui à leur tour figent toute évolution de l’anecdote locale. Ce champ d’extension-convergence via les fors intérieurs illustre le fonctionnement de la polémosphère. A l’instar du scénario fictif précédent qui articule des enchaînements d’identifications suivis de grippages en retours, il est possible d’élaborer des pelotes d’identification.


Les pelotes mnemo-conflictuelles

    

Commençons d’abord par illustrer notre propos futur par une situation réelle cette fois, celle de la Colombie [34], présentant les symptômes précédents :

           

Bien que les premiers troubles sociaux de la Colombie apparurent dès 1948, il faut attendre 1964 pour assister à la création des F.A.R.C. (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie). Ce conflit d’ordre social qui opposait les grands propriétaires terriens conservateurs à des paysans sans terre communistes, prit dans le milieu des années 80 une évolution inquiétante. Outre l’apparition de groupes paramilitaires d’extrême-droite vivant désormais comme les F.A.R.C. du trafic de drogue, le tassement idéologique de la rébellion accentua une tournure plus ethnique. Les 15 000 guérilleros que comptent les F.A.R.C. recrutent en effet de plus en plus chez les Indiens (2% de la population).

           

Ce changement endogène s’accompagna d’une internationalisation qui pérennise le conflit, en l’irrigant d’autres animosités venues du monde entier. Les cadres et instructeurs des forces paramilitaires sont de plus en plus britanniques, israéliens, ou sud-africains blancs. Il est intéressant de noter au passage que ces anciens engagés d’Irlande du Nord, des territoires palestiniens, et de l’Apartheid, viennent tous d’armées régulières chargées de protéger une minorité possédante parmi une majorité hostile. Peut-être retrouvent-ils en Colombie ce terrain sociologique familier, en plus de leurs émoluments, en protégeant les intérêts des grands propriétaires terriens ou des grands industriels face à un nombre important de paysans sans terre ou de chômeurs. La légitimité historique (la force comme fondement du droit) qui s’oppose ainsi à la légitimité démographique (le nombre comme fondement du droit) sont deux légitimités biologiques qui se retrouvent face à face dans d’autres conflits, comme celui du Kosovo : histoire favorable aux Serbes contre majorité favorable aux Albanais. La souveraineté territoriale se détermine par la légitimité démographique, en comptant les noms dans les crèches, ou à l’autre extrémité de la vie, par la légitimité historique en comptant les noms sur les monuments aux morts ?

           

Le même phénomène s’observe dans l’autre camp. L’Armée Républicaine Irlandaise (I.R.A.) est soupçonnée d’avoir apporté aux F.A.R.C. son savoir-faire, principalement en ce qui concerne les attaques à l’explosif. En août 2001, trois membres de l’I.R.A. ont été arrêtés à Bogota, mais le Sinn-Fein, le bras politique de l’I.R.A., à nié toute implication officielle. De la même manière, en septembre 2000, les F.A.R.C. auraient demandé au colonel Khadafi, tiers-mondiste et panafricain convaincu, 100 millions de dollars remboursables en 5 ans pour acheter des missiles sol-air. On ignore si le président libyen s’est acquitté de ce montant.

           

Cette situation fit dire à un commentateur colombien dépité : « Pro-américains contre bolivaristes, argent arabe contre mercenaires israéliens, Anglais contre Irlandais, panafricains contre ex-membres de l’Apartheid, le monde entier vient régler ses comptes en Colombie. ». Les éléments polémosphériques sont ici clairement identifiables : un conflit local réactive médiatiquement des irrésolus exogènes par contagion identificatoire, et cette appropriation partisane bloque depuis l’extérieur toute résolution du conflit par les acteurs locaux. La guerre civile colombienne peut elle-même devenir un irrésolu, une tension refoulée dans l’inconscient collectif, une animosité suspendue, une métastase dans les fors intérieurs du collectif colombien. Un apaisement dénué de réconciliation des acteurs, c’est-à-dire laissé dans le non-dit, sans débat public sur les événements et leurs origines, rend possible un jour, au cœur d’une éventuelle guerre civile au Zimbabwe, la participation active de paramilitaires colombiens aux opérations des rebelles de Morgan Tsvangirai, armés par les Etats-Unis, intercédés par le Kenya, et luttant pour « l’instauration de la démocratie et d’un régime libéral », opposés à des ex-membres des F.A.R.C.S. soutenant le parti loyaliste de Robert Mugabe, équipés par la Chine et la Russie, en prônant très haut « la lutte contre le néo-colonialisme des fermiers blancs soutenus par l’Angleterre ».

           

Si l’on tentait de modéliser le conflit collectif armé colombien par un entonnoir, dont le bord extérieur représente les fractures internationales ravivées par la contagion affective, et le goulot la polarisation des belligérants locaux, un peu comme une dépression, un tourbillon qui rassemblerait sur ce point précis du globe des tensions plus larges calfeutrées partout ailleurs, observé de haut, ce modèle aurait l’aspect suivant :


           

La forme en entonnoir pourrait également figurer une pelote d’agrégation de conflits mémoriels autour d’un noyau de passage à l’acte par procuration, un moyen de détente aussi durable qu’insuffisant dans son intensité, par rapport à toute la masse de frustrations à soulager.

           

Les pelotes mnémo-conflictuelles ponctuent la polémosphère. Elles drainent à elles toutes les animosités comprimées ailleurs présentant une compatibilité identificatoire.

           

Le schéma précédent montre une identification sociale prioritaire dans l’adhésion à la cause partisane de l’un des belligérants face à l’appartenance culturelle. Ainsi les républicains d’Irlande du Nord se sentent plus proches des ex-colonisés que des Occidentaux [35], et les descendants des Boers d’Afrique du Sud nostalgiques de l’Apartheid, à forte tradition antisémite [36], agissent aux cotés d’ex-sionistes au sein du groupe de la minorité dominante. Ce constat peut s’expliquer par le mode de recrutement des partisans actifs. La moitié de la population mondiale vit aujourd’hui dans des villes. La télécommunication qui colporte les conflits du monde débouche dans son espace intime, chez soi, par internet et surtout la télévision. Il s’agit de moins en moins de harangues publiques adressées à des entourages plus ou moins larges. La stimulation est d’abord individuelle, et les choix des individus sont dépendants en premier lieu de leur environnement social [37]. Si les choix partisans d’un groupe d’individus partageant une même culture s’orientent très souvent dans le même sens, c’est tout simplement parce qu’il existe probablement un lien de double dépendance entre culture et milieu social. Il arrive qu’une appartenance culturelle détermine en partie un destin social, et un environnement social atavique sédimente une culture d’appartenance.

           

La collectivité mémorielle se reconstruit en second à partir des compatibilités communes des fors intérieurs.


Rémanence, résilience, et réminiscence.

           

Face à l’ensemble de ces maillages, la souveraineté politico-juridique tombe dans l’obsolescence. Elle tend à s’effacer derrière la souveraineté technique de la puissance de calcul prônée par la théorie de l’intelligence économique [38], et la souveraineté administrative de l’aménagement du territoire. Les Etats-nations deviennent les circonscriptions nationales [39] de la polémosphère, des zones de confinement génératrices de dépressions polémosphériques pour les plus faibles, et au contraire d’homogénéisations partisanes pour les plus fortes.

           

Tout se passe comme si l’inconscient collectif, chambre d’enregistrement des conflits irrésolus, suspendait des