La place du GIGN dans la lutte judiciaire contre le terrorisme : entre délaissement et isolement

Par Hugo Gabillard

En février 2019, le quotidien Le Monde a publié une “enquête sur le GIGN, ses ratés, ses états d’âme” (1) . Quelques mois plus tôt, en septembre 2018, le journaliste spécialiste des questions de sécurité et de défense, Jean Dominique Merchet insistait sur le fait que l’unité est un “trésor national” mais qu’elle traverse “une période compliquée” (2). Ces constats s’expriment depuis les attentats de 2015 et particulièrement ceux du 13 novembre 2015. Certains gendarmes du Groupe, créé en 1974 par Christian Prouteau, avaient mal vécu de ne pas avoir été déployés en soutien des policiers du RAID (Recherche, assistance, intervention, dissuasion) et de la BRI-PP (Brigade de recherche et d’intervention de la Préfecture de Police de Paris). Malgré le schéma national d’intervention qui imposait une intervention seule des unités d’élite de la Police Nationale, certains gendarmes ont reproché à leur chef, le Général Hubert Bonneau à l’époque, de ne pas avoir transgressé les règles pour faire intervenir ses hommes dans la salle de concert (3) alors qu'ils étaient positionnés à quelques kilomètres, à la Caserne des Célestins de la Garde Républicaine. Au delà des polémiques internes relayées par certains journaux dont Le Canard enchaîné (4), le GIGN semble connaître des difficultés au niveau opérationnel depuis 2015. Celles-ci sont font échos au rapport de la Cour des comptes sur la réponse étatique au terrorisme depuis 2015. Il pointe que le GIGN semble être sous-utilisé au profit du RAID, situation qui nécessite un rééquilibrage de la part du ministère de l'Intérieur.


I. Un rapport de la Cour des Comptes de juillet 2020 estime que le GIGN n’est pas assez utilisé dans la lutte contre le terrorisme

Nous serions en train d’assister à une montée en puissance des unités antiterroristes de la Police Nationale et à une utilisation amoindrie des gendarmes du GIGN comme le soulignent les magistrats de la Cour des comptes dans un rapport de juillet 2020 (5) concernant les “moyens de la lutte contre le terrorisme”. Selon les magistrats financiers, l’un des problèmes notables est le suivant : « La participation du GIGN aux missions de surveillance et d’interpellation antiterroristes sur le territoire national apparaît très limitée dans le cadre de procédures judiciaires, la priorité étant systématiquement donnée aux unités d’intervention de la Police nationale, même en zone Gendarmerie. Cette situation n’apparaît pas satisfaisante dès lors que les capacités d’intervention de chacune des deux forces doivent pouvoir être également utilisées ».

Les magistrats évoquent dans leur rapport un exemple surprenant qui met en valeur l’utilisation inappropriée et ubuesque des fonctionnaires du RAID dans certaines configurations. Ainsi, si le château de Versailles était visé par un attentat terroriste, l’unité qui serait sollicitée pour intervenir et régler la crise serait le RAID pourtant situé à Bièvres alors que les gendarmes du GIGN sont basés à Satory, ville qui touche Versailles.

Si le manque de cohérence des zones de compétence géographiques dévolues à chaque institution a pu être souligné, la mise à l’écart du GIGN persiste tout de même (6) car la lutte judiciaire contre le terrorisme relève majoritairement de la Police Nationale.

II. Comment expliquer cette prépondérance des unités de la Police Nationale dans la lutte contre le terrorisme ?


La montée en puissance des unités antiterroristes de la Police Nationale dans la lutte contre le terrorisme sur le territoire national s’explique à travers le volet judiciaire de celle-ci. En effet, l’antiterrorisme reste, au niveau judiciaire, l’apanage de la Police Nationale. Pourtant, l’ancien directeur de la Gendarmerie Nationale (DGGN), le Général d’armée Richard Lizurey, lors de son audition au Sénat en octobre 2018 (7), avait dévoilé que des militaires de la Gendarmerie Nationale allaient être désormais mutés au sein de la Direction Générale de la Sécurité intérieure (DGSI) (8). Mais, le constat actuel est que la DGSI reste un service principalement composé de policiers (9) et que les gendarmes sont encore marginalisés en son sein. La conséquence de la monopolisation de ce service de renseignement est la suivante : les unités d’élite de la Police Nationale sont bien souvent utilisées quand les enquêtes judiciaires de la DGSI doivent amener à des interpellations d’individus surveillés dans le cadre de l’antiterrorisme. Les magistrats de la Cour des Comptes, pour illustrer cela dans leur rapport, utilisent un autre exemple qu’ils jugent problématique. Si la DGSI devait faire des interpellations d’individus dans la ville de Reims, au sein de laquelle est implantée une antenne du GIGN, elle aurait tendance à utiliser l’antenne du RAID de Nancy plutôt que les militaires de l’antenne GIGN de Reims.

De plus, la DGSI dispose, dans certaines circonstances, d’une unité de la Police Nationale qui lui est rattachée administrativement pour faire des interpellations délicates sans passer par le RAID, la BRI ou le GIGN: le GAO (groupe d’appui opérationnel) fort d’une vingtaine de policiers.

Ainsi, la Police Nationale semble occuper une place prépondérante dans la lutte contre le terrorisme en 2020 dans la mesure où des services comme la DGSI ou la Sous-Direction Antiterroriste (SDAT) ont tendance à collaborer avec les unités spécialisées de la Police Nationale plutôt que celles de la Gendarmerie Nationale, ce qui semble s’expliquer par une proximité institutionnelle plus forte, un langage commun plus facile à développer entre des unités de la même institution. Par ailleurs, les passerelles entre la DGSI et les unités spécialisées du RAID et de la BRI existent et entraînent un rapprochement entre le service de renseignement et ces unités spécialisées . L’actuel commandant du RAID, le contrôleur général Jean Baptiste Dulion, par exemple, a été commissaire de police à la DGSI avant de prendre ses fonctions au RAID en 2017.


III. Des solutions sont-elles envisagées pour mieux équilibrer l’utilisation des forces de sécurité intérieure dans l’antiterrorisme ?


La Cour des Comptes préconise certaines réformes pour que l’antiterrorisme soit plus équilibré entre la Police et la Gendarmerie. Si les rumeurs d’une fusion entre la BRI, le RAID et le GIGN, alimentées quand Gérard Collomb était ministre de l’Intérieur, continuent de se développer (10), les magistrats semblent plutôt s’accorder sur des réformes structurelles visant à permettre à la Gendarmerie de s’affirmer de nouveau dans l’antiterrorisme.

Tout d’abord, ils soulignent la nécessité d’un approfondissement du schéma national d’intervention mis en vigueur il y a quatre ans. Ce dernier avait pour objectif d’optimiser l’utilisation des forces antiterroristes de sécurité intérieure en cas de crise majeure avec la règle de l’urgence absolue. Jamais utilisée jusqu’à maintenant, elle permettrait une levée de la règle des zones de compétence territoriales si un attentat d’ampleur venait à se produire de nouveau en France (11).

La Cour des Comptes estime que ce schéma national d’intervention devrait être élargi au domaine du judiciaire, ce qui permettrait une utilisation plus optimale et équitable du GIGN, du RAID et de la BRI lorsque la DGSI devrait procéder à des interpellations. Les unités de la Police Nationale ne seraient donc pas surutilisées au détriment du GIGN et de ses antennes.

Enfin la Cour des Comptes suggère une réforme en profondeur du GIGN avec notamment un rattachement administratif des antennes GIGN au GIGN “central” de Satory ce qui permettrait un meilleur dialogue entre la DGSI et les unités de la Gendarmerie Nationale. Selon L’Essor de la Gendarmerie Nationale, le GIGN devrait être réformé en profondeur dès Août 2020 par l’intermédiaire de son nouveau chef, le Général Ghislain Réty. Déjà réformée en profondeur en 2007 (12) pour répondre de manière plus efficace aux évolutions du terrorisme, l’unité devrait, malgré les difficultés qu’elle a connues récemment, continuer d’être un acteur phare de la lutte antiterroriste en France par cette nouvelle réforme en 2020.

Ainsi, la lutte antiterroriste semble être déséquilibrée actuellement avec la Police Nationale qui profite de son atout judiciaire pour se faire une place. Néanmoins, les prochaines réformes auraient pour objectif une utilisation plus égale et cohérente des militaires du GIGN et des fonctionnaires de la BRI et du RAID. Les travaux parlementaires comme ceux du député LREM Jean Michel Fauvergue ( qui est l’ancien patron du RAID) et d’Alice Thourot (13) sur l’émergence d’un “continuum de sécurité globale” semblent également préconiser une meilleure coordination entre les unités spécialisées de la Police et celles de la Gendarmerie. Le Livre blanc de la sécurité intérieure de 2020 devrait également aller dans le sens d’une meilleure cohérence avec les arguments mis en valeur, encore une fois, par Jean Michel Fauvergue. Il recommande de mieux articuler géographiquement les antennes du RAID et du GIGN pour qu’elles puissent agir de manière plus logique dans le sens des conseils des magistrats de la Cour des Comptes évoqués précédemment. (14)






Crédit photo : https://www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/gign/multimedias/


(1) Nicolas Chapuis, “« Charlie Hebdo », Bataclan, Trèbes... Enquête sur le GIGN, ses ratés, ses états d’âme”, Le Monde, 22 février 2019, disponible sur https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/02/22/charlie-hebdo-bataclan-trebes-enquete-sur-le-gign-ses-rates-ses-etats-d-ame_5426790_3224.html


(2) Jean Dominique Merchet, “Le GIGN reste un trésor national, mais il traverse une période compliquée”, Blog Secret Défense, L’Opinion, 28 septembre 2018, disponible sur https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/gign-reste-tresor-national-il-traverse-periode-compliquee-163674


(3) Claire Hache, “Attentats: pourquoi le patron du GIGN n'est pas intervenu au Bataclan”, L’Express, 13 juillet 2016, disponible sur https://www.lexpress.fr/actualite/societe/attentats-pourquoi-le-patron-du-gign-n-est-pas-intervenu-au-bataclan_1812260.html


(4) L’Obs, “ATTENTATS. "Nous avons honte" : la lettre au vitriol de gendarmes du GIGN sur leur chef”, Le Nouvel Observateur, 13 juillet 2016, disponible sur https://www.nouvelobs.com/attentats-terroristes-a-paris/20160713.OBS4587/attentats-nous-avons-honte-la-lettre-au-vitriol-de-gendarmes-du-gign-sur-leur-chef.html


(5) Rapport de la Cour des Comptes sur “les moyens de la lutte contre le terrorisme”, disponible sur https://www.ccomptes.fr/system/files/2020-07/20200715-rapport-moyens-lutte-contre-terrorisme.pdf


(6) Gabriel Thierry, “La Cour des comptes appelle à faire travailler davantage le GIGN”, L’Essor de la Gendarmerie Nationale, 16 juillet 2020, disponible sur https://lessor.org/a-la-une/la-cour-des-comptes-appelle-a-faire-travailler-davantage-le-gign/


(7) Gabriel Thierry, “Cinq points à retenir du grand oral de Richard Lizurey devant les sénateurs”, L’Essor de la Gendarmerie Nationale, 24 octobre 2018, disponible sur https://lessor.org/a-la-une/cinq-points-a-retenir-du-grand-oral-de-richard-lizurey-devant-les-senateurs/


(8) Extraits de l’audition du Général Richard Lizurey au Sénat du 24 octobre 2018 à retrouver sur: https://www.youtube.com/watch?v=H3gxBnfWujw&feature=emb_title


(9) L’Express et l’AFP, “Inédit : la DGSI recrute ouvertement les agents de demain”, L’Express, 9 novembre 2019, disponible sur https://www.lexpress.fr/actualite/societe/inedit-la-dgsi-recrute-ouvertement-les-espions-de-demain_2106373.html


(10) Gabriel Thierry, “Le chaud dossier de la coordination de la BRI, du GIGN, et du Raid”, L’Essor de la Gendarmerie Nationale, 24 mai 2017, disponible sur https://lessor.org/a-la-une/le-chaud-dossier-de-la-coordination-de-la-bri-du-gign-et-du-raid/


(11) A retrouver dans le rapport de la Cour des Comptes précédemment cité


(12) Le GIGN, en 2007, avait été réformé en profondeur selon la volonté de son chef, le Général d’Armée Denis Favier mais aussi de Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot Marie, alors respectivement, ministres de l’Intérieur et de la Défense, pour faire face au terrorisme de masse: https://www.lefigaro.fr/actualite/2007/06/21/01001-20070621ARTFIG90002-le_gign_monte_en_puissance_en_triplant_ses_effectifs.php


(13) Jean Michel Fauvergue a dirigé le RAID durant les attentats de 2015. Il a commandé l’assaut de la BRI-PP et du RAID, rassemblés au sein de la Force d’Intervention de la Police Nationale (FIPN) dans la salle de concert du Bataclan le 13 novembre 2015. Désormais retraité de la Police Nationale, il exerce en tant que député (LREM) dans la 8ème circonscription de Seine-et-Marne. Il a piloté l’écriture d’un rapport parlementaire sur le “continuum de sécurité globale” avec madame la députée (LREM), Alice Thourot de la deuxième circonscription de la Drôme. Le rapport est à retrouver sur https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/document/document/2018/09/rapport_de_mme_alice_thourot_et_m._jean-michel_fauvergue_deputes_-_dun_continuum_de_securite_vers_une_securite_globale_-_11.09.2018.pdf


(14) Voir les préconisations de Jean Michel Fauvergue concernant le livre blanc de la sécurité intérieure et l’objectif d’une utilisation plus cohérente des unités spécialisées de la Gendarmerie et de la Police Nationale: https://www.aefinfo.fr/depeche/628275

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