La gestion de Vladimir Poutine dans la crise du coronavirus

Par Valentin BRENIAUX

Le 22 avril 2020, les Russes auraient dû se rendre aux urnes pour prendre une décision sans précédent : permettre à Vladimir Poutine de briguer un cinquième voire un sixième mandat à la tête du pays. Finalement, une pandémie mondiale rend la réalité toute autre : le référendum est reporté au 1er juillet, tout comme le grand défilé militaire de la victoire sur l’Allemagne nazie au 24 juin. De plus, les cours du pétrole s’effondrent, principale ressource du pays. Le niveau de vie des citoyens russes ne cesse de baisser : les inquiétudes et la méfiance envers le pouvoir sont au plus fort[1]. Pourtant, le président de la Fédération de Russie n’apparaît pas concerné par la crise et semble considérer que sa gestion relève de l’administration régionale.

Dès sa seconde allocution, le président russe a souligné l'importance d'une approche coordonnée aux niveaux municipal, régional et fédéral. Il apparaît pour certains que Poutine délègue aux régions les décisions difficiles concernant le coronavirus : il laisse aux autorités locales le soin de choisir la mesure de distanciation la plus adaptée à la situation dans leur région. Les gouverneurs se retrouvent donc en première ligne dans la gestion de crise. Ils sont habilités à prendre toutes les décisions en accord avec un conseil ad hoc chargé de la lutte contre l’épidémie près du président. Ils ont la main sur les questions sanitaires (hôpitaux, approvisionnement en médicaments, moyens de protections), sur le durcissement ou l’assouplissement des mesures de confinement et des sanctions. Les chefs de régions peuvent arrêter les transports en commun, les trains, transports fluviaux, déplacements de populations entre les différentes régions et veillent à la situation économique pour empêcher les pénuries, le marché noir, la hausse de la criminalité et l’alcoolisme[2].

Deux axes d’analyse émergent concernant ce retrait de Vladimir Poutine et la délégation des pouvoirs aux régions. Le premier l’interprète comme un affaiblissement de la verticale poutinienne du pouvoir. L’axe est orienté vers la notion du fédéralisme russe : sa déstabilisation pourrait mettre en péril l’unité russe. Le second l’interprète plutôt comme un affaiblissement de l’image de Vladimir Poutine pour la nation russe. L’axe est orienté vers la question de sa popularité et de son pouvoir : l’attente du référendum est longue et il doit limiter à tout prix la baisse de sa cote de popularité. Dans les deux cas, le président de la Fédération se tourne vers l’international, au risque de s’éloigner de plus en plus du peuple russe[3].


La verticale poutinienne du pouvoir et le fédéralisme russe à l’épreuve du coronavirus



Le fédéralisme russe ou fédéralisme à la russe fait l’objet de nombreuses études constitutionnelles et juridiques de par sa singularité. Le texte de la Constitution de décembre 1993 tend à privilégier la Fédération au détriment des sujets. La répartition des pouvoirs est détaillée aux articles 71, 72 et 73 dans le chapitre 3 « La Fédération de Russie ». Ils définissent la répartition des compétences entre l’Etat fédéral et les entités fédérées. Les questions militaires, la politique étrangère, la monnaie, l’organisation judiciaire, le droit pénal et civil relèvent exclusivement du pouvoir fédéral (article 71). L’article 72 définit les compétences partagées entre les sujets et l’Etat fédéral : elles avantagent le pouvoir central tandis que les entités fédérées bénéficient uniquement de compétences subsidiaires[4]. Enfin, l’article 73 prévoit que tout ce qui ne relève pas des deux articles précédents entre dans le champ de compétence des sujets fédéraux. Sous Eltsine, le pouvoir central était faible car les citoyens n’avaient pas confiance dans les institutions fragiles. Dès 2000, Vladimir Poutine entreprend des réformes centralisatrices[5] pour rendre l’Etat plus fort face aux administrations fédérées. Il se heurte vite à la multiplicité des centres de pouvoir fonctionnant de manière plus ou moins autonome selon les sujets. La réelle volonté de Poutine est donc de lutter contre les tendances centrifuges[6] à l’aide de tendances centripètes[7]. Les réformes consécutives ont donc eu pour conséquences de retirer petit à petit du pouvoir aux Sujets de la Fédération[8].

La délégation des pouvoirs aux Sujets lors de la crise du coronavirus apparait pour certains comme une déstabilisation de la verticale du pouvoir poutinienne[9]. Cette fragilisation de la verticale du pouvoir russe pourrait avoir pour conséquences l’implosion de la Fédération en détruisant l’élément central de sa stabilité : son unité. Pourtant, la diversité russe[10] entraine des situations disparates à travers le pays dans le cadre de la pandémie : les populations de Moscou et celles d’un sujet sibérien ne peuvent pas être soumises aux mêmes mesures sanitaires. De plus, les régions de Russie sont très inégalement développées et nombreuses sont celles qui, sur le plan sanitaire, ne sont absolument pas préparées à assumer le poids d’une pandémie. Dans ce contexte, cette régionalisation risque d’avoir des conséquences importantes et peut-être à terme remettre en question la Fédération de Russie comme un État unitaire[11]. De plus, le président Poutine donne aux élus des responsabilités ; mais la plupart des gouverneurs et dirigeants de régions sont élus après des scrutins de façade, sélectionnés par des concours qui testent leur « loyauté aveugle » et n’ont aucun lien avec le territoire : « certains s’en sortiront bien, leurs administrés ont de la chance, les autres, non » selon Ekaterina Schulmann, politologue[12].

La retrait de Poutine dans la gestion de crise de la pandémie met en lumière la figure de proue publique des initiatives de la Russie contre le COVID : le maire de Moscou, Sergueï Sobianine. Il a pris le premier l’initiative de confiner sa population en prévenant Poutine de l’ampleur de la crise : certaines régions ont fait de même. Après que Sobianine a unilatéralement placé la capitale sous des restrictions plus sévères que celles imposées par le gouvernement national, Poutine les a approuvées comme justifiées et essentielles. Pour Alexander Baunov, « c’est une situation étrange pour le gouvernement russe qu’il doive, en fait, suivre les mesures de Sobianine, et cela crée des positions inconfortables »[13]. Pourquoi Vladimir Poutine n’a-t-il pas envie de prendre ces décisions impopulaires de confinement, alors que cela entraine une déstabilisation du pouvoir central, et donc de la verticale poutinienne du pouvoir ? S’il est logique que les décisions prises doivent tenir compte des spécificités régionales, la tâche de Poutine est de veiller simplement à ce que toutes les décisions soient prises au bon moment et de faire pression si besoin. Selon Tatiana Stanovaya, « on ne peut pas dire qu’il a délégué les pouvoirs aux régions. Il a délégué la responsabilité… sans les pouvoirs »[14].

« La gestion politique de crise a été confiée aux gouverneurs, qui risquent non seulement leur poste, mais jusqu’à sept ans de prison en cas de négligence ayant causé des morts. Expliqué par la diversité des situations régionales, ce transfert de responsabilité est surprenant dans un système où la verticalité du pouvoir laissant traditionnellement peu de marge de manœuvre aux régions, mais il permet au Kremlin de désigner les coupables et de canaliser les mécontentements potentiels en cas de problèmes graves ».

Tatiana Kastoueva-Jean, 12/05/20, IFRI.


La figure poutinienne du pouvoir et le référendum constitutionnel à l’épreuve du coronavirus


Ce retrait de Vladimir Poutine dans la gestion de crise du coronavirus apparaît comme un moyen pour lui de se dédouaner face aux décisions impopulaires comme le confinement des populations et les sanctions correspondantes. Ses seules prises de parole sont uniquement des points de situations et l’annonce de bonnes nouvelles comme le mois chômé payé et les avancées médicales. Cela est à mettre en parallèle avec le référendum du 22 avril 2020, qui devait permettre à Vladimir Poutine de briguer un cinquième voire un sixième mandat à la tête du pays. Finalement, celui-ci est reporté : il faut tenir l’électorat jusqu’à la date du report. Ainsi, ne pas prendre les décisions difficiles et impopulaires serait un moyen pour Poutine de se dédouaner face à une possible mauvaise gestion de la crise : si des morts sont à déplorer dans les régions, la faute revient aux gouverneurs et non au pouvoir central. Une façon de rejeter la responsabilité sur les régions si les choses venaient à mal tourner, tout en s’assurant que « les bâtons et les carottes restent dans les mains du Kremlin, c’est-à-dire le transfert de ressources et la prise de sanctions à l’encontre de gouverneurs qui ne parviennent pas à gérer la crise »[15]. Les responsables régionaux peuvent encourir jusqu’à sept ans de prison en cas de mauvaise gestion de la crise de coronavirus.

Ainsi, la crise du coronavirus apparaît ne pas intéresser Poutine d’un point de vue politique, comme peuvent l’intéresser d’autres thématiques telles que la politique étrangère, les décisions stratégiques ou encore la réforme constitutionnelle et le référendum. Pourtant, les citoyens russes entretiennent une certaine forme de méfiance et de défiance face aux chiffres officiels, aux mesures prises, aux maques de capacité des structures médicales[16]… Cette question de confiance est fondamentale pour la politologue Tatiana Kastoueva-Jean, pour qui Vladimir Poutine est en train de « rater l’occasion de reconsolider la confiance de la population à son égard, de montrer de la compassion et de l’empathie ». Tatiana Stanovaya analyse cette crise du coronavirus d’une manière semblable :

« Vladimir Poutine a changé, il a cessé d’être un leader national. Il a désappris à faire publiquement preuve d’empathie, il ne parle plus la même langue que le peuple, il a pris ses distances, il vit dans son monde avec la Syrie, la Turquie, l’Ukraine, les questions géopolitiques, et je pense que ces lacunes dans le régime auront des conséquences dans l’avenir ».

Tatiana Stanovaya, 22/04/20, RFI[17].

Ces conséquences importantes sont visibles à travers les sondages du Le Yuri Levada Analytical Center[18], organisation non gouvernementale russe indépendante de recherches sociologiques et de sondages : 50% des personnes interrogées souhaitent voir une rotation au sommet de l’État, de nouveaux visages, et près de 62% de la population souhaiteraient imposer des restrictions d’âge au poste présidentiel. Pourtant, les amendements constitutionnels que Vladimir Poutine souhaitait soumettre à la population en ce 22 avril, avant que l’épidémie de coronavirus ne perturbe ses plans, doivent théoriquement lui permettre de rester au pouvoir jusqu’à l’âge de 84 ans. L’opinion publique en Russie s’est divisée : la question du Centre Levada de savoir si le vote national sur la modification de la constitution serait mené d’une manière juste et honnête divise les répondants, avec précisément 46% de chaque côté. Pendant ce temps, 48% ont dit qu’ils ont approuvé de réinitialiser l’horloge sur les termes présidentiels de Poutine, tandis que 47% ont dit qu’ils n’approuvaient pas[19].

Ainsi, si le retrait de Vladimir Poutine dans la crise du COVID se justifie par un désintéressement de sa part, il met en lumière un auto-isolement face à sa population pour se concentrer vers l’international. La délégation des pouvoirs durant la crise n’apparaît finalement pas pour Poutine comme une prise de conscience soudaine des bienfaits du fédéralisme, mais bien un moyen de se concentrer sur sa position de président et sa stature internationale. Ne pas prendre les décisions impopulaires avant le référendum lui octroyant deux nouveaux mandats à la tête de la Fédération l’éloigne encore de sa population plutôt que de s’en rapprocher. Le référendum a lieu le 1er juillet, plus de deux mois après sa date initiale :

« The Russian people are not only being asked whether they approve of resetting the clock on presidential terms. They must also decide what is more valuable to them: the president himself or stability? Or, to put it another way : Putin instability or non-Putin stability ? »

PERTSEV, Andrey. « Unstable Putin », Canergie Moscow Center, 1er avril 2020.

Le 2 juillet les résultats du référendum sont annoncés : les Russes ont validé à 77,92% la révision constitutionnelle pour un taux de participation à 67%. Scrutin qualifié d’« énorme mensonge » par l’opposant Alexeï Navalny, il ne fait pas non plus l’unanimité en Occident : l’Union Européenne a invité la Russie a enquêter sur les irrégularités dénoncées lors du référendum. L’analyse des résultats selon les Sujets de Russie témoignent d’une défiance au sein des grandes villes de l’ouest telles que Moscou ou Saint Pétersbourg (65,5% et 61,76% de oui) ou d’une confiance aveugle au sein d’autres Sujets tels que la Tchétchénie ou la Touva (97,92% ou 96,69%). Vladimir Poutine est donc certes maintenu au pouvoir mais il devra travailler avec les « non », qui n’ont jamais été aussi élevés et représentés.



[1] BRENIAUX, Valentin, CRETIEN, Antoine. « Russie et coronavirus : inquiétudes intérieures et géostratégie d'influence », Institut d’Etude des Crises, 7 mai 2020. Consultable en ligne sur : https://www.institut-crises.org/post/russie-et-coronavirus-inqui%C3%A9tudes-int%C3%A9rieures-et-g%C3%A9ostrat%C3%A9gie-d-influence [Consulté le 09/06/20] [2] France 24 avec AFP. En Russie, le confinement fait craindre une recrudescence de l’alcoolisme, France 24, 30 avril 2020. Consultable en ligne sur : https://www.france24.com/fr/20200430-covid-19-en-russie-le-confinement-fait-craindre-une-recrudescence-de-l-alcoolisme [Consulté le 09/06/20] [3] BRENIAUX, Valentin, CRETIEN, Antoine. « Russie et coronavirus : inquiétudes intérieures et géostratégie d'influence », Institut d’Etude des Crises, 7 mai 2020. Consultable en ligne sur : https://www.institut-crises.org/post/russie-et-coronavirus-inqui%C3%A9tudes-int%C3%A9rieures-et-g%C3%A9ostrat%C3%A9gie-d-influence [Consulté le 09/06/20] [4] Ils peuvent aménager des lois fédérales au niveau local et suppléer à la législation fédérale en cas de lacune (art.72). [5] GATELIER, Karine. « Partage du pouvoir : le fédéralisme à la russe », Irenees, Grenoble, 2005. [6] La logique centrifuge de balkanisation de l’Eurasie, ou consolidation de l’indépendance des Etats pour quitter giron de Moscou. [7] La logique centripète d’unité de l’Eurasie, le rassemblement autour de Moscou, ou de préservation de l’hégémonie russe dans ce que l’on appelle l’étranger proche. [8] ZAGORODNIKOV, Andrei. « Vladimir Putin reinvents Russian federalism », Federations, vol.1, 2000. [9] RAOUL, Olivier. « Le virus du fédéralisme », Médiapart, 9 avril 2020. Consultable en ligne sur : https://blogs.mediapart.fr/raoul-olivier/blog/090420/le-virus-du-federalisme [Consulté le 09/06/20] [10] La Fédération de Russie qui comptait, au premier janvier 2019 146 millions habitants, compte, avec la Crimée, 22 « républiques kraï » (territoires administratifs), 48 « oblasts » (régions administratives) et trois villes d’importance fédérale : Moscou, Saint-Pétersbourg et Sébastopol. La région la plus peuplée est le Bachkortostan (quatre millions d’habitants) et la moins peuplée l’Altaï (200 000). [11] LE TELEGRAMME. « Comment Poutine délègue aux régions la lutte contre le coronavirus ? », Le Télégramme, 3 avril 2020. Consultable en ligne sur : https://www.letelegramme.fr/monde/comment-poutine-delegue-aux-regions-la-lutte-contre-le-coronavirus-03-04-2020-12535211.php [Consulté le 09/06/2020] [12] JACQUES, Lucien. « Coronavirus en Russie : Poutine au service minimum », Médiapart, 5 avril 2020. Consultable en ligne sur : https://www.liberation.fr/planete/2020/04/05/russie-face-a-la-crise-poutine-au-service-minimum_1784279 [Consulté le 09/06/20] [13] BAUNOV, Alexander. « Where Is Russia’s Strongman in the Coronavirus Crisis ? », Canergie Moscow Center, 27 mai 2020. [14] STANOVAYA, Tatiana. « The Putin Regime Cracks », Canergie Moscow Center, 14 mai 2020. [15] KASTOUEVA-JEAN, Tatiana dans un article de RFI disponible en ligne sur : http://www.rfi.fr/fr/europe/20200422-coronavirus-covid-19-russie-adversaire-d%C3%A9sarmait-vladimir-poutine [16] BRENIAUX, Valentin, CRETIEN, Antoine. « Russie et coronavirus : inquiétudes intérieures et géostratégie d'influence », Institut d’Etude des Crises, 7 mai 2020. Consultable en ligne sur : https://www.institut-crises.org/post/russie-et-coronavirus-inqui%C3%A9tudes-int%C3%A9rieures-et-g%C3%A9ostrat%C3%A9gie-d-influence [Consulté le 09/06/20] [17] Article disponible en ligne sur : http://www.rfi.fr/fr/europe/20200422-coronavirus-covid-19-russie-adversaire-d%C3%A9sarmait-vladimir-poutine [18] https://www.levada.ru/en/ [19] KOLESNIKOV, Andrei. « Are Russians Finally Sick of Putin ? », Canergie Moscow Center, 7 avril 2020.

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