La menace persistante de l’État islamique dans le Sinaï égyptien

Par Oren Chauvel

Relu par M. David CUMIN, MCF (HDR), auteur du livre Géopolitique de l'Eurasie. Avant et depuis 1991 (Paris, L'Harmattan, 2020).


Alors que la vaste opération « Sinaï 2018 » menée par les forces armées égyptiennes au début de l’année 2018 avait permis de réduire considérablement les capacités de nuisance de la rébellion djihadiste, les années 2019 et 2020 sont témoins d’une recrudescence d’activité armée dans la région du nord-Sinaï. Dans cette région stratégique, mais historiquement hostile au gouvernement, quelques centaines de djihadistes peuvent se targuer d’être l’une des seules branches de l’État islamique à posséder une assise territoriale. De plus, au fil des ans, la capacité du groupe à mener des attaques de plus grande ampleur et de plus en plus complexes fait peser sur l’Égypte une menace croissante. Par manque de stratégie convaincante, le gouvernement égyptien se limite pour l’instant à contenir la menace dans le nord de la péninsule.

Quelles sont les causes de cette rébellion et comment expliquer sa persistance ? Comment expliquer l’impuissance des forces armées égyptiennes et du gouvernement ? Quelles peuvent être les perspectives de ce conflit ?



I. La marginalisation de la population bédouine du Sinaï



1. Une région éloignée du cœur du pays, mais stratégique


Située à l’est de l’Égypte, la péninsule du Sinaï est une région aride et inhospitalière. Faiblement peuplée, elle possède une longue frontière terrestre avec Israël et la bande de Gaza. Bordée par la mer Méditerranée au nord, la mer Rouge au sud et le canal de Suez à l’ouest, la péninsule est éloignée du cœur économique et politique qu’est la région du Nil. Il s’agit d’une région « extérieure » à l’Égypte, d’où le faible contrôle que possède l’État égyptien sur la péninsule. Néanmoins, le Sinaï possède une importance stratégique pour l’Égypte. Premièrement par sa proximité avec le canal de Suez et son trafic maritime essentiel à l’économie égyptienne, qu’il faut sécuriser d’une manière impérative. Le nord de la péninsule bordant la Méditerranée recèle de ressources énergétiques : des réserves de gaz y ont été trouvées en 2015, venant s’ajouter aux champs déjà exploités du delta du Nil. Il faut aussi noter la présence de gazoducs longeant la côte méditerranéenne et la frontière israélienne[1], dans un contexte régional où le gaz joue un rôle capital[2]. Le sud de la péninsule, lui, est particulièrement important à cause de la présence de champs pétroliers dans les eaux du Golfe de Suez, mais aussi du fait de la proximité des côtes de la mer Rouge avec l’Arabie Saoudite. Le flux de pèlerins musulmans se rendant dans les lieux saints du Hedjaz est conséquent : il faut donc en assurer la sauvegarde et la surveillance[3].

Enfin, le Sinaï a une fonction de zone tampon entre deux grandes puissances régionales, l’Égypte et Israël. Le Sinaï est avant tout un espace militaire. Il convient de revenir brièvement sur l’histoire récente de la région pour cerner les problématiques sécuritaires qui en découlent. Le Sinaï a un passé récent fortement agité du fait de la rivalité entre l’Égypte et son voisin hébreu. Toutes les guerres opposant les deux anciens ennemis auront laissé leurs stigmates dans la région. Entre 1967 et 1982, la péninsule est occupée par l’armée israélienne, assurant une profondeur stratégique à ce petit pays. En 1973, l’Égypte cherche à reprendre ce territoire lors de la guerre de Kippour, mais n’y parvient pas. La solution se fait par voie diplomatique lors des accords de Camp David : Israël se retire du Sinaï en échange de la paix avec son voisin égyptien[4]. L’agitation actuelle dans la péninsule peut en partie s’expliquer par cette mémoire récente, marquée par la guerre et l’occupation.

2. Aux origines de l’insurrection bédouine dans le Sinaï


La population bédouine du Sinaï historiquement majoritaire a le sentiment d’être abandonnée à son propre sort par l’État égyptien. Leur marginalisation s’est nettement accentuée pendant les décennies du gouvernement Moubarak (1981-2011). Les autorités égyptiennes ont poussé de nombreux Égyptiens de la région du Nil à s’implanter dans le Sinaï pour y développer une activité touristique. Or, ces Égyptiens « historiques » sont bien différents culturellement de leurs concitoyens bédouins, vivants encore dans un système tribal très conservateur. Le sud de la péninsule s’est rapidement développé du fait de ce peuplement, tandis que les disparités économiques entre le nord du Sinaï et le sud n’ont fait que croître. Ainsi, au sein même de la péninsule, les Bédouins sont devenus des citoyens de seconde zone. Les infrastructures, les systèmes de l’éducation et de santé sont négligés et le chômage est très élevé[5]. Les Bédouins sont également exclus de la conscription, obligatoire pour tout homme égyptien et facteur d’appartenance à la nation, entraînant ainsi une discrimination à l’embauche. Aujourd’hui, les Bédouins ne représentent plus qu’un quart de la population du Sinaï. Au sein même de la péninsule, un fossé s’est creusé entre le nord ayant conservé une population principalement bédouine et le sud, composé d’Égyptiens originaires du reste du pays, grandement enrichis par la manne financière du tourisme.

En interdisant aux Bédouins de participer à l’activité première de la région (le tourisme), en expropriant leurs tribus de certaines parcelles de terrains, le gouvernement égyptien a fait grandir au sein de cette population de la péninsule (env. 550 000 Bédouins) un ressentiment fort à l’égard des autorités égyptiennes.

Toutes ces raisons sont autant de facteurs expliquant l’intérêt de l’État islamique pour cette région et particulièrement cette population tribale si marginalisée.

3. Les activités criminelles comme principale ressource de la révolte bédouine


Acteurs importants de la révolte du Printemps arabe et de la destitution du président Hosni Moubarak (2011), certains Bédouins du Sinaï se sont lancés dans une rébellion à l’égard de l’État égyptien. Pour pallier les problèmes socio-économiques créés par la discrimination de l’État à leur égard, plusieurs tribus bédouines se sont tournées vers des activités illégales. Ainsi, la contrebande d’armes et de drogue est fréquente, principalement avec la bande de Gaza[6]. Une étude réalisée en 2014 estimait que ces trafics constituaient la principale source de revenus des tribus bédouines avec près de 300 millions de dollars US par an[7]. Les activités illégales exercées par certains Bédouins se sont peu à peu étendues au trafic d’êtres humains et à la culture de l’opium. Environ 25 à 30 000 personnes ont été kidnappées par des tribus bédouines (entre 2009 et 2013) et relâchées contre des rançons, après avoir subi des atrocités (violences, viols, torture…)[8]. Les personnes capturées étaient principalement des migrants érythréens ou soudanais se dirigeant vers l’Europe ou Israël[9].



II. La collusion entre une rébellion locale et une mouvance djihadiste



1. L’insurrection contre l’État comme point commun


Par ces activités illégales, le nord de la péninsule est devenu une zone de non-droit aux mains de groupes criminels. Depuis les années 2000, plusieurs groupes djihadistes sont présents et actifs dans la région, le plus important étant le groupe Tawhid wal Jihad. Par la suite, une autre filière est montée en puissance : Ansar Bayt al-Maqdis. Avec la chute de la Libye de Mouammar Khaddafi, les trafics d’armes ont explosé dans les pays frontaliers, permettant aux Bédouins du Sinaï ainsi qu’aux groupes djihadistes du Sinaï de s’armer considérablement et d’axer leur activité sur la contrebande d’armes[10]. Voyant dans cette région un terreau favorable à leurs idées, les militants de mouvances djihadistes ont dirigé leurs efforts de propagande vers cette région du nord-Sinaï. C’est notamment le cas de plusieurs militants djihadistes de Gaza, possédant des liens tribaux très forts avec certaines tribus du nord-Sinaï.

Dans un contexte régional où l’influence de l’organisation État islamique (EI) s’est démultipliée en quelques années, le groupe Ansar Bayt al-Maqdis s’est rattaché à l’État islamique en lui prêtant allégeance en 2016[11]. Le groupe a changé son nom et est devenu la Wilayat Sinaï (« province du Sinaï »). Ses activités consistent à déstabiliser l’Égypte par des attaques contre des postes de police, par l’assassinat de représentants civils et militaires de l’État et par la mise en place d’éléments explosifs improvisés[12]. Plusieurs tribus bédouines ont été attirées par les objectifs du Wilayat Sinaï, visant en premier lieu l’État égyptien. Le recrutement a permis de tripler les rangs du Wilayat Sinaï entre 2015 et 2016, de 500 à 1500 djihadistes environ[13].

La convergence de la rébellion bédouine et des mouvements djihadistes prônant l’instauration de la shariah s’explique par l’objectif commun qui fédère ces deux entités : chasser les représentants du gouvernement égyptien de la région du nord-Sinaï.

2. « Alliance de circonstance » entre l’insurrection bédouine et le djihadisme


À l’instar du Sahel, on retrouve au Sinaï un croisement entre les intérêts du mouvement rebelle bédouin et d’une mouvance djihadiste. En effet, si au Sahel les Touaregs discriminés du nord Mali se sont joints à des groupes terroristes pour faire avancer leurs revendications politiques, la situation est assez similaire dans la péninsule du Sinaï. Ainsi, les rebelles bédouins appuient la Wilayat Sinaï dans certaines de ses opérations par leur très bonne connaissance du terrain. Mais cette convergence est perçue par plusieurs spécialistes comme « une alliance de circonstance » plus qu’un réel et entier ralliement des tribus bédouines à la cause djihadiste[14]. Par ailleurs, plusieurs tribus bédouines se placent en opposition au Wilayat Sinaï, ceci allant jusqu’à des affrontements mortels. Le groupe djihadiste n’apprécie guère certaines activités illégales des Bédouins considérées comme haram (« impures »), tel que le trafic de drogue.

Ainsi, la cause et les idées prônées par la Wilayat Sinaï n’attirent que quelques centaines de Bédouins uniquement. Par ailleurs la plupart des tribus alliées au Wilayat Sinaï n’adhérant qu’en surface aux idées de l’organisation État islamique.

3. Le choix de l’allégeance à l’État islamique plutôt qu’al-Qaïda


En tant que groupe affilié à l’État islamique, la Wilayat Sinaï justifie son combat dans un but unique et global : établir un califat islamique. Pour se faire, la Wilayat Sinaï dirige ses actions contre trois types de cibles précises : les représentants de l’État égyptien, aussi bien civils que militaires ; des lieux stratégiques pouvant affecter l’économie du pays comme des lieux touristiques ou des gazoducs. Et enfin, les membres de la population locale qui lui sont opposés.

Contrairement à Al-Qaïda qui s’appuie principalement sur les griefs socio-économiques locaux pour s’implanter, l’État islamique y attache beaucoup moins d’importance. Par ce biais, l’hostilité à son égard de la part des populations locales est renforcée puisque quiconque est suspecté d’être opposé au groupe encourt un risque mortel. Ainsi, dès 2014 plusieurs personnes suspectées d’informer les autorités sur les activités du Wilayat ont été décapitées[15]. En faisant le choix de l’État islamique, Ansar Bayt al-Maqdis (devenu par la suite Wilayat Sinaï) ne peut s’appuyer qu’en partie sur la colère de la population locale envers le gouvernement. Cela a amené plusieurs tribus bédouines à se montrer hostiles envers la Wilayat Sinaï.

On peut imaginer qu’une allégeance à Al-Qaïda aurait été bien plus déstabilisatrice et dangereuse pour l’État égyptien avec une mouvance terroriste appuyant les revendications des Bédouins discriminés sans rentrer en conflit avec ceux-ci. En effet, Al-Qaïda cherche à s’imposer dans certaines régions en reprenant les revendications sociales et ethniques à son compte. Ainsi, Al-Qaïda aurait pu prendre la tête de l’insurrection bédouine du Sinaï, en faisant preuve d’un certain pragmatisme à l’égard de la population locale. Par exemple, Al-Qaïda aurait sûrement été bien plus conciliant que la Wilayat Sinaï envers les tribus pratiquant le trafic de drogue. L’État islamique, quant à lui, a gagné en influence grâce à son intransigeance et son fanatisme, auquel les populations locales n’échappent pas[16].

4. Résurgence de la menace ces deux dernières années (2019-2020)


En rejoignant l’État islamique en 2014, la Wilayat Sinaï s’est dotée d’une capacité de nuisance nettement plus élevée. En effet, le groupe a bénéficié d’une coopération plus grande avec l’organisation centrale de l’État islamique permettant l’apport de combattants étrangers expérimentés, mais aussi de moyens plus sophistiqués (tels que les missiles antitanks Kornet, utilisés en 2015 contre un navire de l’armée)[17]. Ainsi, en 2015 la Wilayat Sinaï a lancé une attaque de grande ampleur sur la ville de Sheikh Zuwaid. Cette attaque impliquant environ 400 à 500 djihadistes, repoussée par l’armée, démontre la faculté du groupe à mener des opérations bien plus complexes et de grandes ampleurs[18]. La même année, un avion de ligne russe survolant le Sinaï est abattu par la Wilayat Sinaï, faisant 224 morts. En 2017, la Wilayat Sinaï s’attaque à la mosquée soufie (branche de l’Islam considérée par l’EI comme « hérétique ») de Bir al Abed : environ 300 fidèles sont abattus ce jour-là. La montée en puissance du groupe est ainsi indissociable de son allégeance à l’État islamique. Par exemple, le nombre d’attaques est passé de 35 à 357 entre 2012 et 2015.

L’armée égyptienne et le ministère de l’Intérieur se sont coordonnés pour mener une opération de grande ampleur en février 2018 (l’opération « Sinaï 2018 ») afin d’endiguer l’activité des rebelles. Cette opération antiterroriste avait pour objectif d’éradiquer la menace dans les trois mois. Après avoir annoncé des résultats comptables très élevés (462 djihadistes neutralisés et 7491 suspects arrêtés[19]), les autorités égyptiennes ont mis fin à l’opération. L’opération a notamment permis d’éliminer l’émir du Wilayat Sinaï, Abu Osama al-Masri. Les attaques du Wilayat Sinaï ont largement décru cette même année.

Cependant, cette victoire dont s’est félicité le gouvernement était quelque peu prématurée sous-estimant la résilience du Wilayat Sinaï.

Cela nous amène au nouveau cycle d’attaques qui ont débuté en 2019 toujours en cours et dont la fréquence et l’intensité ont attiré l’attention. En effet, selon la chercheuse McManus du Center for Global Policy, la Wilayat Sinaï a revendiqué 234 attaques entre mai 2019 et mai 2020 pour un total d’environ 600 victimes (civils et militaires)[20]. En comparaison, pour 357 attaques effectuées en 2015 (l’une des années les plus meurtrières), le nombre de victimes s’élevait à 250[21]. Rien que pour les cinq premiers mois de 2020, plus d’une centaine d’attaques ont été revendiquées. Parmi ces attaques, un tiers sont des explosions d’engins explosifs improvisés (EEI), le reste étant des attaques à l’arme légère, au lance-roquette et au mortier. Une attaque contre le gazoduc israélien a également été recensée en février, la Wilayat Sinaï n’ayant jamais caché son hostilité à l’état hébreu.

Les attaques contre les forces de l’ordre et les civils sont ainsi hebdomadaires, depuis le début de l’année 2020.


III. L’échec de la contre-insurrection égyptienne



1. Impuissance des forces armées ou maintien d’un statu quo ?


Comment donc expliquer l’incapacité d’une armée professionnelle et moderne à venir à bout de quelques centaines de djihadistes (milliers si on y ajoute les alliés bédouins) alors que le rapport de force est largement en sa faveur ?

Il faut tout d’abord revenir sur les moyens mis en œuvre par l’armée égyptienne afin d’éradiquer la présence de terroristes.

L’armée égyptienne est déployée depuis 2014 dans la région. Cela était jusqu’alors impossible du fait des accords de Camp David[22]. Avec l’approbation d’Israël, l’Égypte a, peu à peu remilitarisé la région pour lutter contre le terrorisme. L’armée s’appuie principalement sur l’infanterie, en mettant en place des checkpoints et des patrouilles. La présence de forces spéciales permet de mener des opérations « coups de poing » et de recueillir des renseignements. Enfin, lorsque des djihadistes sont localisés, les hélicoptères de combat et les F-16 bombardent ces zones, parfois suppléés par l’artillerie. L’armée égyptienne peut également compter sur le soutien de l’armée israélienne dans le recueil et le partage de renseignements, en plus des frappes de drones et d’avions de chasse. Plusieurs spécialistes, comme David Kirkpatrick[23], ont révélé l’implication d’Israël dans la lutte contre la Wilayat Sinaï. Cela s’explique par l’importance, pour l’État hébreu, de protéger sa frontière ainsi que ses intérêts économiques dans le Sinaï (gazoducs).

Il est étonnant de constater que cette région très militarisée est pourtant très peu sécurisée. Cela s’explique en partie par la taille de la péninsule et son faible peuplement, empêchant de fait un contrôle des autorités étatiques sur cette vaste étendue. Malgré plusieurs opérations de grande envergure (en 2012, 2015 et 2018) et l’aide apportée par le voisin israélien, l’armée égyptienne n’a pas atteint son objectif stratégique d’éliminer la menace du Wilayat Sinaï. Comment expliquer l’impuissance des autorités égyptiennes face à cette menace ?

2. La stratégie de l’endiguement : contenir la menace sans l’éradiquer


Tout d’abord, la stratégie des forces armées égyptiennes semble inadaptée au contre-terrorisme. Officiellement, l’armée cherche à éradiquer la menace sécuritaire du nord-Sinaï en traquant sans relâche la Wilayat Sinaï. En réalité, depuis plusieurs années, l’Égypte a abandonné cette stratégie offensive au profit d’une stratégie beaucoup plus défensive, que Guido Olimpio[24] et Allison McManus[25] qualifient « d’endiguement ». Les généraux égyptiens tentent de limiter la zone d’insécurité au nord-Sinaï, en comptant sur une lutte d’attrition pour venir à bout des bastions rebelles. Cela passe par la mise en place de patrouilles et de barrages et d’un contrôle permanent de la population. Cette stratégie défensive est plutôt efficace, selon McManus, puisqu’elle a empêché la propagation des attaques vers le sud du Sinaï et vers le canal de Suez. En revanche, le manque d’initiatives offensives se retrouve dans les moyens utilisés pour neutraliser l’ennemi. Comme l’explique l’analyste Ehud Yaari[26], l’armée égyptienne frappe à distance les zones où se trouvent possiblement des membres du Wilayat Sinaï. Or, ces frappes d’artillerie ou aériennes sont souvent peu précises à cause d’un manque de renseignements de qualité, et les zones visées sont en partie urbaines. Cette violence amenuise un peu plus le faible attachement de la population (majoritairement bédouine) envers l’État. Les opérations sont lancées pour « répondre » aux attaques majeures du Wilayat Sinaï, selon une approche stratégique réactive et de type asymétrique. Pour l’ancien commandant de Tsahal de la région sud, Sami Turjeman, les forces armées égyptiennes se devraient d’adopter une approche proactive, où les forces spéciales interviendraient grâce à des renseignements bien plus précis[27]. Une telle approche permettrait de combler le fossé entre la lourdeur d’une armée conventionnelle et la furtivité tactique du groupe terroriste.


3. Le leadership de l’armée égyptienne en cause


Le manque de leadership dans les forces armées égyptiennes est également problématique. Les officiers supérieurs espèrent gagner la confiance des populations locales par la présence de leurs troupes et par l’action contre la Wilayat Sinaï. Pourtant, l’hostilité à l’égard du gouvernement et des forces armées ne fait que se renforcer du fait de la violence des actions menées par l’armée, des arrestations arbitraires, voire de la torture à l’encontre de suspects civils. Non seulement les officiers ne condamnent pas les violences réalisées par leurs propres troupes, mais ils les encouragent[28]. Ainsi, les cas d’exécutions extrajudiciaires se multiplient, ce qui pourrait possiblement expliquer les chiffres élevés d’individus neutralisés donnés par l’armée[29]. Les problèmes de leadership découlent aussi d’une dépendance aux ordres de la hiérarchie, empêchant certaines initiatives des officiers présents sur zone[30]. Pour remédier à ce manque de leadership, il est nécessaire d’améliorer la formation des cadres de l’armée. Cela passe par un perfectionnement au travers d’exercices tactiques, afin d’être prêt lorsque l’application sur le terrain sera nécessaire. Également, les officiers égyptiens doivent apprendre aux côtés de leurs alliés, par la mise en place d’exercices conjoints ou de programme d’échange au sein des écoles militaires.

4. Répondre à l’insécurité par la force seulement


Enfin, le gouvernement tente de mettre fin à l’insécurité du nord-Sinaï en s’occupant des conséquences et non des réelles causes du phénomène. La situation des Bédouins s’est largement détériorée depuis la montée en puissance du Wilayat Sinaï, l’armée ayant coupé certains réseaux de contrebande vers Gaza ou vers les tribus bédouines israéliennes[31]. Les tribus bédouines sont prises entre deux feux : soit elles collaborent avec le gouvernement et sont soumises à la vengeance du Wilayat Sinaï, soit elles collaborent avec le groupe terroriste et risquent de subir la violence des forces armées. Or, pour parvenir à éradiquer la menace djihadiste, le gouvernement doit s’appuyer sur la population locale, en reconsidérant les Bédouins comme des citoyens à part entière et en tentant de résoudre les problèmes socio-économiques de cette population[32]. Un plan avait été dévoilé par le gouvernement en 2015[33], mais difficile d’en voir quelques résultats cinq ans après. L’amélioration des conditions de vie des citoyens du nord Sinaï permettrait d’isoler les djihadistes de leurs soutiens civils (plus ou moins de circonstances). Les forces armées égyptiennes peuvent déjà compter sur plusieurs tribus bédouines opposées au Wilayat Sinaï, notamment les tribus Sawarka, Tarabin et Ramailat, engagées aux côtés de l’armée dans « l’Union des tribus du Sinaï »[34]. Si ce genre de milices tribales soutenues par l’armée existe, cela demeure marginal et l’armée se méfie de ces tribus, dans le contexte plus large de la rébellion bédouine.


Conclusion



Ainsi, la menace de l’État islamique est loin d’être anéantie au nord-Sinaï. Devant l’incapacité des forces armées à adopter une stratégie proactive et sans le soutien d’une population locale (bédouine) marginalisée, le gouvernement égyptien est dans l’impasse. Il paraît difficile de voir les choses évoluer sans changement radical de la stratégie adoptée par les forces armées et sans changement de politique de l’État égyptien. Le maintien d’un statu quo, avec la Wilayat Sinaï cantonnée au nord de la région, semble plus que jamais d’actualité. Et puis, viendra une ou des attaques de grande importance du groupe terroriste, provoquant une réponse du gouvernement par la mise en place d’une nouvelle opération d’envergure (plus politique que militaire), mais laissant intactes les causes profondes de l’insécurité au nord-Sinaï et la persistance de l’État islamique.

Peut-être plus dangereux encore, plusieurs attentats ont été revendiqués par la Wilayat Sinaï au-delà du canal de Suez[35], laissant planer la menace d’une extension du rayon d’action du groupe vers le cœur de l’Égypte[36].

L’État égyptien semble bien impuissant devant la menace sécuritaire que fait peser la présence djihadiste et rebelle. En conséquence, l’Égypte ne contrôle pas cette région tampon qu’est le Sinaï, ce qui pourrait avoir des répercussions bien plus graves si la Wilayat Sinaï venait à menacer la région du canal de Suez, point clé de la circulation internationale.




[1] AFP, « Égypte : début des importations de gaz naturel israélien », L’orient le jour, 15 janvier 2020, disponible sur https://www.lorientlejour.com/article/1202464/egypte-debut-des-importations-de-gaz-naturel-israelien.html [2] Inès Gil, « Course au gaz en mer Méditerranée orientale : la nouvelle donne pour Israël », Les clés du Moyen Orient, 20 novembre 2018, disponible sur https://www.lesclesdumoyenorient.com/Course-au-gaz-en-mer-Mediterranee-orientale-la-nouvelle-donne-pour-Israel.html [3] Le Sinaï est aussi le lieu de la révélation faite à Moïse sur le Mont Sinaï, dont découlera les trois religions monothéistes. [4] Sophie Anmuth, « Histoire des relations entre l’Egypte et Israël, la « paix froide » : le long chemin vers la paix sous Sadate te Moubarak », Les clés du Moyen Orient, 25 octobre 2011, disponible sur https://www.lesclesdumoyenorient.com/Histoire-des-relations-entre-l-Egypte-et-Israel-la-paix-froide-2-2-Le-long.html [5] Sarah El Rashidi, « Morsi’s failures in Sinai cautionary tale”, Atlantic council, 4 septembre 2013, disponible sur https://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/morsi-s-failures-in-sinai-a-cautionary-tale/ [6] Rawya Rageh, “The root cause of Egypt’s Sinai conflict”, Al Jazeera, 23 mai 2013, disponible sur https://www.aljazeera.com/features/2013/05/23/the-root-cause-of-egypts-sinai-conflict/ [7] Gabi Siboni et Ben Ben Barak, « The Sinai peninsula threat development and response concept”, The institute for national security studies, 31 janvier 2014, disponible sur https://www.brookings.edu/wp-content/uploads/2016/06/web-Analysis-31-edited.pdf [8] Stefania Summermatter, ‘Dans le Sinai, un trafic d’êtres humains qui rapporte des millions », l’Obs, 21 novembre 2016, disponible sur https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20140924.RUE5876/dans-le-sinai-un-trafic-d-etres-humains-qui-rapporte-des-millions.html [9] Cristophe Chatelot, “Les migrants érythréens sur la route du Sinai : deux fois victimes du régime d’Asmara », Le Monde, 31 mars 2017, disponible sur https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/03/31/les-migrants-erythreens-sur-la-route-du-sinai-deux-fois-victimes-du-regime-d-asmara_5103719_3212.html [10] Dan Bradley Swale, “Discord in the desert: Egypt’s Sinai peninsula in the aftermath of the arab spring”, 2015, disponible sur https://mro.massey.ac.nz/bitstream/handle/10179/7883/02_whole.pdf [11] Michael Hart, “The troubled history of Egypt’s Sinai peninsula”, International policy digest, 30 mai 2016, disponible sur https://intpolicydigest.org/2016/05/30/the-troubled-history-of-egypt-s-sinai-peninsula/ [12] Claude Moniquet et Lhoussian Azergui, « Ansar bai al-Maqdis : le groupe égyptien qui s’invite dans le conflit israélo-palestinien », European strategic intelligence and security center, 1 juillet 2014 , disponible sur http://www.esisc.org/upload/publications/briefings/ansar-bait-al-maqdis-le-groupe-egyptien-qui--sinvite--dans-le-conflit-israelo-palestinien/ANSAR%20BAIT%20AL-MAQDIS.pdf [13] Emma Graham-Harrison, “How Sinai became a magnet for terror”, The Guardian, 8 novembre 2015, disponible sur https://www.theguardian.com/world/2015/nov/08/sinai-magnet-for-terror [14] Guiseppe Dentice, “The geopolitics of violent extremism: the case of Sinai”, Euromesco, février 2018, disponible sur https://www.euromesco.net/wp-content/uploads/2018/02/EuroMeSCo36-Geopolitics-of-Violent-Extremism.-The-Case-of-Sinai.pdf [15] Jeremy Sharp, “The Islamic State in Egypt: the implications for Us-egyptians relations”, 18 decembre 2014, disponible sur https://fas.org/sgp/crs/mideast/IN10199.pdf [16] Crisis Group, « Exploiter le chaos : Al Qaïda et Daesh », Crisis Group, 16 mars 2016, disponible sur https://www.crisisgroup.org/fr/global/exploiting-disorder-al-qaeda-and-islamic-state [17] Sonia Farid, “Egypt vs ISIS: is Sinai now an official battlefield?”, Al Arabiya, 11 juillet 2015, disponible sur https://english.alarabiya.net/en/perspective/analysis/2015/07/11/Egypt-vs-ISIS-Is-Sinai-now-an-official-battlefield-.html [18] The Tahrir institute for Middle east policy, “Five years of Egypt’s war on terror”, The Tahrir institute for Middle east policy, juillet 2018, disponible sur https://timep.org/wp-content/uploads/2018/07/TIMEP-ESW-5yrReport-7.27.18.pdf [19] Amer Mohammad, “Superficial gains but no lasting success in Sinai 2018”, The Tahrir institute for middle east policy, 2 juillet 2019, disponible sur https://timep.org/commentary/analysis/superficial-gains-but-no-lasting-success-in-sinai-2018/ [20] Allison McManus, « Isis in the Sinai: a persistent threat for Egypt”, Center for global policy, 23 juin 2020, disponible sur https://cgpolicy.org/?s=sinai [21] Iffat Idris, “Sinai conflict analysis », Knowledge, evidence and learning for development, 2 mars 2017, disponible sur https://gsdrc.org/wp-content/uploads/2017/08/049-Sinai-Conflict-Analysis.pdf [22] Accords de paix entre Israël et l’Égypte. Dans ce cadre, Israël concède le retour du Sinaï aux mains de l’Egypte à condition que celui-ci soit démilitarisé. [23] David Kirkpatrick, “Secret alliance: Israel carries out airstrikes actions in Egypt, with’s Cairo’s O.K.”, New York Times, 3 février 2018, disponible sur https://www.nytimes.com/2018/02/03/world/middleeast/israel-airstrikes-sinai-egypt.html [24] Guido Olimpio, “Egypt Sinai peninsula : a never-ending conflict”, Italian institute for international political studies, 24 septembre 2020, disponible sur https://www.ispionline.it/en/pubblicazione/egypt-sinai-peninsula-never-ending-conflict-27404 [25] Allison McManus, « Isis in the Sinai: a persistent threat for Egypt”, Center for global policy, 23 juin 2020, disponible sur https://cgpolicy.org/?s=sinai [26] Ehud Yaari, “Hamas and the islamic state: growing cooperation in the Sinai”, The Washington institute, 15 decembre 2015, disponible sur https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/hamas-and-the-islamic-state-growing-cooperation-in-the-sinai [27] Sami Turjeman, “Israel Sinai dilemma”, The Washington institute, 23 avril 2018, disponible sur https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/israels-sinai-dilemma [28] Egypt Defense Review, “Egypt’s military leadership deficit” Center for global policy, 29 septembre 2020, disponible sur https://cgpolicy.org/articles/egypts-military-leadership-deficit/ [29] Amnesty international, “Egypt: video of extrajudicial executions offers glimpse of hiddens abuses by the military in north Sinai”, Amnesty international, 21 avril 2017, disponible sur https://www.amnesty.org/en/latest/news/2017/04/egypt-video-of-extrajudicial-executions-offers-glimpse-of-hidden-abuses-by-the-military-in-north-sinai/ [30] Guido Olimpio, “Egypt Sinai peninsula : a never-ending conflict”, Italian institute for international political studies, 24 septembre 2020, disponible sur https://www.ispionline.it/en/pubblicazione/egypt-sinai-peninsula-never-ending-conflict-27404 [31] Olivier Walton, “Conflict, exclusion and livelihoods in the Sinai region of Egypt”, Governance and social development resource center, 20 septembre 2012, disponible sur http://www.gsdrc.org/docs/open/hdq834.pdf [32] Zack Gold, “After failed 2015 siege: Sinai state fights on”, Atlantic council, 30 juin 2016, disponible sur https://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/after-failed-2015-siege-sinai-state-fights-on/ [33] Communiqué du ministère des affaires étrangères égyptien, 25 septembre 2015, disponible sur https://www.facebook.com/MFAEgypt/posts/930573493681264 [34] The Tahrir institute for Middle east policy, “Timep brief: Sinai tribes in Egypts war on terror”, The Tahrir Institute for middle east policy, 28 novembre 2018, disponible sur https://timep.org/reports-briefings/timep-brief-sinai-tribes-in-egypts-war-on-terror/ [35] Michael Horton, “Crossing the canal:why Egypt facing a creeping insurgency?”, Combating Terrorism Center, juillet 2017, disponible sur https://www.ctc.usma.edu/crossing-the-canal-why-egypt-faces-a-creeping-insurgency/ [36] Al monitor, “Are Sinai-based terrorists shifting to Cairo?”, Al Monitor, 6 octobre 2020, disponible sur https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/10/egypt-military-operation-terrorism-sinai-cairo.html

Institut d’Études des Crises et de l’Intelligence Économique et Stratégique

Université Jean Moulin Lyon 3 - CLESID

15 Quai Claude Bernard, 69007 Lyon

crisesinstitut@gmail.com

©2020 par Institut d’Études des Crises et de l’Intelligence Économique et Stratégique.

Institut de recherche à but non lucratif

N°RNA W691090048 - n° de parution 20160011