Bolivie, un an après la crise politique : dangereuse rencontre entre élections et pandémie

Par Sacha POPOVICI

Cet article fait suite à celui sur la crise politique d'octobre 2019 en Bolivie disponible ici.



Le 18 septembre dernier, Janine Anez, actuelle présidente par intérim depuis la fuite en Argentine de l’ancien président Evo Morales a annoncé qu’elle se retirait de la course à la présidentielle. Les élections devaient se tenir le 18 octobre 2020 suite à la décision du Tribunal Suprême Électoral bolivien.


I. Le facteur pandémique : stabilisateur puis catalyseur de la crise


Alors que les protestations demeuraient violentes et que les différents acteurs restaient campés sur leurs positions, la crise du SARS-CoV-2 (CoVid-19) s’est ajoutée à la crise politique déjà existante. Cela a conduit à l’arrêt relatif des violences au début de la pandémie. Mais très vite, les prétendants à la course au pouvoir vont utiliser la situation comme un levier au service de leurs intérêts politiques. Dès novembre 2019, des barrages avaient fleuri sur l’ensemble du territoire afin de faire plier Janine Anez et son gouvernement intérimaire avec les pénuries provoqués par ces embargos locaux. Cela faisait suite à la mort de nombreux sympathisants du Movimiento al Socialismo (MAS) à Cochabamba et à Santa Cruz. Aussi, les sympathisants du MAS intensifient leurs barrages filtrants, asphyxiant de fait les principales villes du pays comme Santa Cruz ou La Paz. Ces barrages deviennent alors un moyen de pression exiger dans les plus brefs délais une décision du TSE (tribunal suprême électoral) fixant la date des élections[1].

Ces événements vont mener à un début de crise humanitaire dans l’été, les sympathisants pro-Morales multiplient les actions coup de poing avec des dynamitages de pans de montagne sur les routes et en bloquant les entrées de nourriture et de médicaments dans les villes[2]. Cela va accentuer la mortalité liée à la pandémie illustrée dans la plupart des médias par les pénuries d’oxygène liquide dans les hôpitaux, indispensable pour une maladie essentiellement pulmonaire. Le pays affiche ainsi un bilan de 138 574 cas pour 8308 décès au 12 octobre 2020[3]. La droite dans son ensemble va se saisir de cette crise humanitaire pour désigner les partisans pro-Morales comme des « narcoterroristes », responsables de la situation. Terme utilisé notamment par Sergio Tarqui du parti Acción Democrática Nacionalista. Cela va poser les bases d’un système réellement dual dans la crise.


II. Une cristallisation des tensions autour d’un système bipolaire : Une gauche plus unie contre une droite plus morcelée et une montée des extrêmes


Alors que les partisans pro-Morales accusent avant tout la corruption généralisée depuis l’arrivée d’Añez au pouvoir d’être responsable des pénuries, Janine Añez dépose une plainte contre Evo Morales devant la Cour Pénale Internationale de La Haye pour terrorisme et génocide en raison du mode opératoire des barrages[4]. Mais cette plainte n’a que peu d’écho sur l’opinion populaire et contribue au rassemblement de la gauche tandis que la droite commence à émettre des voix dissidentes quant à la légitimité d’Añez au pouvoir. Cela a également pour effet de polariser de l’échiquier politique aux extrêmes de part et d’autre, la crise politique provoquant un mélange détonnant avec la crise sanitaire en fond de toile.

Le constat des ONG comme Human Rights Watch contribue également à renforcer le MAS dans le jeu politique. Ainsi l’organisation Human Rights Watch (HRW) publie le 11 septembre un rapport intitulé « La justice comme une arme : persécution politique en Bolivie »[5], dans lequel elle assure que la plupart de ces accusations « paraissent motivées par des intérêts politiques ». Ce rapport pointe le fait que le gouvernement de Mme Añez « a imposé des pressions publiques contre des procureurs et des juges pour qu’ils agissent selon ses intérêts ». Cela va fragiliser Janine Añez et in fine le camp de la droite bolivienne.

Lorsque la décision du Tribunal Suprême électoral du 13 août 2020[6] intervient pour fixer la date des élections le 18 octobre, cela constitue le revers politique décisif pour Janine Añez. Dans les derniers sondages[7], cette dernière est cotée à 10,6 % d’intention de vote derrière ses concurrents de son spectre politique : Luis Fernando Camacho à 14,4 % (la frange la plus à droite) et Carlos Mesa à 26,2 % (la frange la plus modérée).

Mais surtout, le concurrent principal de la droite, le dauphin d’Evo Morales pour le MAS, Luis Arce est donné à plus de 40 %, ce qui en ferait le vainqueur dès le premier tour des élections présidentielles du 18 octobre. Face aux chiffres défavorables, couplés à une pression accrue suite au musellement des organes judiciaires et à la mort de partisans pro-Morales, Añez décide de se retirer le 18 septembre afin d’unir la droite contre le MAS[8].

Reste à savoir si les résultats des élections déboucheront sur une sortie de crise avec une paix sociale retrouvée avec un certain équilibre (autrement dit un retour à l’ordre constitutionnel, à un fonctionnement) et une stabilisation (mais des tensions, des violences…) Ou, si au contraire le résultat amène à un enlisement voire à une aggravation de la crise entre les 2 franges politiques du pays.



[1]Article d’El Pais en espagnol relatif aux exigences des bloqueurs (en Espagnol), le 14 août 2020 consultable sur : https://elpais.com/internacional/2020-08-14/el-partido-de-evo-morales-acepta-el-aplazamiento-de-las-elecciones-mientras-las-protestas-continuan-en-bolivia.html [2]Article de France Culture sur les blocages en Bolivie consultable sur : https://www.franceculture.fr/emissions/revue-de-presse-internationale/la-revue-de-presse-internationale-emission-du-mardi-11-aout-2020 [3]Statistiques relatives au CORONAVIRUS, le 12 octobre 2020, consultable sur : https://www.cascoronavirus.fr/stats/bolivia [4]Article du Figaro mentionnant le recours d’Anez à la CPI, Consultable sur https://www.lefigaro.fr/flash-actu/bolivie-le-gouvernement-dit-porter-plainte-devant-la-cpi-contre-l-ex-president-morales-20200904 [5]Rapport d’Human Rights Watch du 11 septembre 2020, consultable sur : https://www.hrw.org/fr/news/2020/09/11/bolivie-poursuites-abusives-contre-des-opposants [6]Décision du TSE du 13 août 2020 (en langue espagnole) consultable sur : https://www.dw.com/es/bolivia-ya-tiene-fecha-definitiva-inamovible-e-impostergable-para-elecciones/a-54563232 [7]Article du Point mentionnant les sondages de l’élection présidentielle bolivienne au 18 septembre 2020, consultable sur : https://www.lepoint.fr/monde/bolivie-la-presidente-jeanine-anez-renonce-a-se-presenter-aux-elections-18-09-2020-2392479_24.php [8]Article d’El Pais (en espagnol) revenant sur l’abandon de la course à la présidentielle par Janine Añez, consultable sur : https://elpais.com/internacional/2020-09-18/la-presidenta-interina-de-bolivia-jeanine-anez-retira-su-candidatura-a-las-elecciones.html

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N°RNA W691090048 - n° de parution 20160011